15 juillet 2008

Postlude à l'après-midi d'un Faune

 

   Trois heures du matin. Réveil en sueur. Madeleine est à mes côtés, profondément endormie. Le drap a glissé jusqu’à ses chevilles. Ses fesses rondes et puissantes émergent dans la pénombre. Mon excitation est si forte qu’elle me fait souffrir. Ma queue palpite sourdement. Je sais que je ne retrouverai pas le sommeil avant l’aube. Je me lève et fais quelques pas dans la chambre. Mais sur le lit le corps offert de Madeleine continue de me narguer ; je suis comme un lion dans sa cage. Je décide alors de m’aventurer au dehors. Dans le couloir, pas un bruit. Tout dort. La queue toujours dressée, je descends l’escalier et me promène tranquillement dans le salon. Je suis vaguement conscient du risque que je prends à déambuler comme un faune en rut dans la maison familiale, mais c’est plus fort que moi. Je tiens ma queue dans la main droite, la caresse doucement, les yeux fermés.

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Une nouvelle idée me vient, plus forte que celle de profaner ces lieux figés dans l’ennui. Je veux maintenant sortir de cette maison et me branler sous la lune ; je veux voir ma semence jaillir dans la nuit. Je me lève pour mettre mon projet à exécution, mais à cet instant une ombre surgit dans le couloir. - « Ah, toi aussi tu as une insomnie ? » C’est ma belle mère, en petite nuisette ; elle se dirige à petits pas rapides vers le canapé où je suis assis la main sur la queue. Je n’ai que le temps de lui dire, avant qu’elle n’allume l’halogène. « N’allume pas ! Je suis tout nu ! » Aussitôt, elle fait demi-tour et disparaît dans la cuisine. Mon sexe a fondu d’un coup. La fête païenne est finie. Je remonte l’escalier, et me glisse tout penaud sous les draps…

 

20 juin 2008

Le retour d'Eternity!

Elle est retrouvée! Quoi? L'éternité... 

C’était, il y a longtemps, bien longtemps. Le blog en était encore à ses balbutiements. Ce qui m’occupait alors, c’était une jeune personne, nommée Eternity, que j’avais rencontrée dans un train. Il y avait eu coup de foudre. Très vite, trop vite sans doute, je lui avais parlé de moi, de Madeleine, de nous, de notre conception du couple. Elle y avait adhéré avec enthousiasme. Paru y adhérer. Mon idée fixe, ma monomanie du moment, était d’offrir cette femme à Madeleine. C’est ce que j’avais appelé alors un peu maladroitement le « cadeau de Madeleine ». Puis les choses avaient mal tourné. Soudain, alors qu’Eternity avait eu l’air d’accepter l’idée de nous rencontrer, elle s’était murée dans le silence, ou plutôt dans le sommeil... Elle ne répondait plus, faisait la morte. J’avais décidé alors de lui envoyer un ultimatum, auquel elle n’avait pas daigné répondre. Cette histoire m’avait atteint. Parfois quand il m’arrivait de tomber par hasard sur la photo qu’elle m’avait donnée d’elle allongée au bord de l’eau, j’avais des battements de cœur, des retours de nostalgie… Son image me poursuivait malgré moi, et avec elle, le rappel douloureux de mon échec. Pourquoi diable n’avais-je pas réussi à la séduire, à la convertir... Quelle erreur avais-je commise ? J’étais resté sur ce constat d’échec d’une occasion inespérée d’amour à trois, gâchée par ma faute… Du coup je n’avais pas hésité à ranger Eternity dans la liste de mes fiascos. Cependant, j’avais fait mon deuil d’elle, deuil facilité par le fait qu’elle vivait à New-York, et que je n’avais donc plus aucune chance de la rencontrer. Mais le hasard, hier soir, en a décidé autrement. A la terrasse d’un café banal de Poissy, une femme est là assise, la tête haute, impassible. C’est Eternity ! Je m’assois. Elle me sourit. Je suis ému. Son visage a changé. Sans même que je lui demande : elle m’explique tout. Elle a rompu parce qu’elle ne voulait pas « briser le bonheur » que je lui avait dépeint comme « idéal » avec Madeleine. Je suis soulagé de l’entendre formuler ce que je soupçonnais depuis longtemps, mais en même temps, cette histoire me semble si lointaine, que son explication me laisse vaguement indifférent… Il y a eu, depuis, tant de chemin parcouru ! Je ne trouve à lui dire que cette phrase : « Tu n’as pas été seulement une femme marquante pour moi, tu as été une femme décisive. Après toi, plus rien n’a été pareil. » C’est à son tour de me demander des explications. Mais je suis pressé, et la laisse avec ce mystère.  

16 juin 2008

La Princesse de Lomé (Rabibochage n° 10)

- Allo, Grazielle, je suis en bas... Je peux passer ?

- Bien sûr mon chéri, monte! Je t’attends…

- J’arrive.  

- Euh…. Attends une minute, Thaïs rentre à l’instant…

- Eh bien, tant pis, ce sera  pour une autre fois…

- Non ! Viens quand même !

(Grazielle est dans la cuisine en train de faire la vaisselle. Thaïs s’est enfermée dans sa chambre)

- Quoi de neuf ? Cela fait au moins trois semaines qu’on ne s’est pas vu ?

- Normal, j’étais à Lomé.

- Qu’est-ce que tu faisais à Lomé ?

- J’étais invitée par le président. 

- Rien que ça !

- Il m’a reçu comme une princesse. J’étais dans un palace avec du champagne à volonté. J’avais un chauffeur pour moi toute seule.

(Thaïs entre, nous nous saluons, elle retourne dans sa chambre)

- T’as vu les lolos qu’elle a ma fille ! Presque aussi gros que les miens !

- …

- Tu m’aimes toujours mon chéri ? (Elle agite sa grosse poitrine sous mes yeux)

- Mais bien sûr, Grazielle !

– Là-bas, sans blague, j’ai vécu comme une reine.

– Dis donc, ça doit pas être facile de se remettre à la vie normale après tout ça ! S’occuper des enfants, travailler, faire le ménage… A ce propos, je te vois astiquer ta gazinière depuis dix minutes, tu aurais largement les moyens de te payer une femme de ménage ? Une princesse ne frotte pas le carreau, que je sache ? Pourquoi tu fais le ménage toi-même

– Je ne sais pas… ça me détend !... Sans rire, le président, les ministres, tout le monde était en admiration devant moi. J’étais trop belle !...

– Je n’en doute pas, Grazielle

– Et puis, là-bas, j’ai fait de ces fiestas !...

– Tu as été sage au moins ?

– On a bien essayé de me refiler une petite enveloppe mais j’ai résisté...

– Une petite enveloppe ?

– Ben oui, c’est comme ça que ça marche là-bas. Quand tu veux une fille, tu déposes une petite enveloppe sur la table avec quelques milliers d’euros. Si tu la prends, tu passes à la casserole. Au fait, quand est-ce que tu m’achètes une bague ?

– Mais tu en as plein les doigts ! Où la mettrais-tu ?

– (désignant son index) Entre celle-ci et celle-là. 

– Mmm…

-  Par contre, je te le dis d’avance, pas d’argent ! De l’or, hein ?

– J’essayerai de m’en souvenir, Grazielle.

– Je n’ai jamais autant dansé de ma vie. Des nuits entières. Au point qu’un soir j’ai eu pitié du chauffeur. Je l’ai appelé (il attendait dans sa Mercedes tout seul) et je lui ai dit : « Mamadou, vous pouvez y aller, je me débrouillerai toute seule. » Tu sais ce qu’il m’a répondu Mamadou.

– Non ?

– « Mais Madame Grazielle, c’est impossible, si je rentre chez moi, je perds mon boulot ». Tu te rends comptes ! Tiens, je vais te faire écouter sur quoi je dansais à Lomé. (Elle met un CD, tourne le bouton du volume, et se met à danser un coupé-décalé dans la cuisine. Prise par la musique, elle n’entend pas Thaïs qui a surgi dans l’entrée.)

– Maman ! Tu peux baisser, s’il te plaît !

(Grazielle continue de danser, de bouger ses fesses au rythme du tam-tam)

– Maman ! Tu peux baisser le volume s’il te plaît, j’arrive pas à travailler. MAMAN !

(Finalement, voyant que sa mère ne réagit pas, Thaïs va baisser la musique elle-même puis repart sans un mot dans sa chambre. Grazielle reste plusieurs secondes, pliée en deux, en équilibre sur un pied, tourne la tête vers moi, l'oeil fiévreux)

– Tu es toujours aussi fou de moi ?

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09 juin 2008

Clélia, ou l'extension du domaine de l'Amour (2)

   Comme ils se trouvaient devant le numéro 38 de la rue de Ponthieu, la porte blindée s’ouvrit devant eux, comme la herse du château de la Bête devant la Belle. Le trio s’avança, incrédule, dans l’entrée. Certes, ils étaient « entrés », mais seraient-ils admis ? La gérante des lieux, absorbée dans une opération de calcul derrière son comptoir, n’avait pas levé les yeux. Ils retenaient leur souffle. Enfin, s’avisant de leur présence, elle les lorgna par-dessus ses lunettes, et leur demanda : « Vos prénoms, s’il vous plaît ? » D’une voix mal assurée, Georges répondit : « Georges, Madeleine et… Clélia. ». La dame inscrivit leurs trois noms sur le carton. « Bonne soirée ! » leur dit-elle enfin tout simplement. Madeleine poussa un soupir de soulagement. Georges s’engagea dans l’escalier tournant. Clélia jetait des regards étonnés de tous côtés. Malgré l’heure tardive, la piste était déserte, seules les banquettes du salon central étaient occupées. Madeleine les entraîna à droite sur la petite terrasse surhaussée où se trouve la copie du fameux tableau des Gentilshommes du Duc d’Orléans dont l’original se trouve au Musée Nissim de Camondo.

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Clélia s’assit au milieu du petit canapé ; Georges et Madeleine se placèrent de chaque côté de la jeune femme. Ses hochements de tête nerveux, aux questions qu’ils lui faisaient, trahissaient une extrême fébrilité. Madeleine passa son bras derrière le dos de la jeune femme ; Georges remarqua que ses doigts pianotaient sur la crête du dossier du canapé, à quelques millimètres du cou de Clélia. Il comprit par ce geste équivoque mais timide ce que Madeleine attendait de lui. Or, bien qu’il fût assuré du succès de sa démarche, Georges hésitait à l’entreprendre, la trouvant encore prématurée. Il calcula qu’ils n’étaient avec Clélia que depuis trois heures. Son désir lui dictait d’agir ; les convenances lui imposaient d’attendre (il redoutait un refus poli, quelque chose comme : « je ne suis pas encore prête, etc. »). Cependant, plus il retardait le moment décisif, plus il sentait sa volonté s’engourdir. Il aurait donné cher alors pour que Madeleine, habitée (il le savait) par la même envie irrépressible de la baiser, prît les choses en main. Il lui jeta un petit regard oblique où se marquait une espèce de détresse. Il comprit, à l’expression d’impuissance de son visage, qu’il ne pouvait compter que sur lui-même. Georges pesta intérieurement contre cet usage qui veut que l’homme prenne forcément l’initiative de la première caresse. Il était au bord de renoncer quand lui revint un vers d’un poète du XVIe siècle que Madeleine lui avait lu la naguère : « Qui désire vraiment, autrement n’agit » Cette maxime le fouetta : il prit sans réfléchir le visage de Clélia dans le creux de sa main droite, le fit pivoter doucement, et le conduisit vers le sien. La jeune femme, surprise de son geste, résista, mais quand elle eut croisé le regard fiévreux de Georges, elle baissa les paupières et s’abandonna. Ses lèvres s’entrouvrirent. Georges savoura plusieurs minutes le plaisir de cette bouche qui s’offrait à lui. Quand il rouvrit les yeux, il vit que la main de Madeleine caressait le genou droit de Clélia, et que cette main commençait à remonter sa robe. Loin de leur opposer résistance, Clélia favorisait leur avancée. Elle avait écarté les jambes, et ouvert tout grand ses bras à nos caresses. Georges glissa sa main sous la robe de Clélia. Y rencontra une peau brûlante ; Madeleine plongea la sienne dans son corsage. Y trouva de petits seins saillants ; maintenant les deux jeunes femmes s’embrassaient avec ivresse. A mesure qu’ils se découvraient (et s’enivraient de leurs découvertes), leurs gestes devenaient plus audacieux. Or, bien qu’ils fussent dans un lieu destiné à cet effet, ils n’étaient pas loin de dépasser les bornes de la pudeur. Georges en prit soudain conscience, lorsque, s’étant dégagé des bras de Clélia, il s’aperçut que ses deux seins étaient à découvert... Il se leva, demanda la main de la jeune femme en désordre, et lui dit : « Et si nous allions nous aimer ailleurs ?.... ».

(A suivre)

30 mai 2008

La Rencontre

   D’abord il avait fallu convaincre Courbet (un type pas facile) de peindre des dizaines de tableaux pour faire une exposition. Ensuite il avait fallu persuader un ministre de faire passer un métro sous la capitale. Enfin il avait fallu exiger d’Alessandro Baricco qu’il finît au plus vite (car le temps pressait) son petit roman. Eux n’avaient pas idée des efforts déployés. Naïvement, ils avaient mis cela sur le compte du Hasard. Le Hasard ! alors qu’on avait retourné ciel et terre, qu’on avait harcelé jour et nuit deux artistes, fait travailler sans relâche des milliers d’ouvriers (dont certains étaient morts), pour obtenir ce miracle : leur Rencontre. Le jour dit, elle était sortie de la rétrospective Courbet vers 18h00, ravie, heureuse, vaguement excitée aussi… Parfait ! C’était exactement l’état dans lequel on voulait la mettre. Lui avait passé l’après-midi à lire Soie dans le jardin de la Vallée Suisse (jardin qu’on avait fait construire tout exprès pour qu’il fût à proximité d’elle, quand elle sortirait). En refermant la dernière page du livre, il s’était senti tout mélancolique, comme désireux d’autre chose... Il avait contourné, songeur, le Grand Palais par la gauche, et s’était engouffré dans la bouche de métro de la station Champs-Elysées-Clémenceau. Il était alors très exactement 18h15. Ce qu’il ignorait c’est qu’à cette seconde (les horaires de fermeture du jardin et du musée ayant été ajustés à cet effet), elle prenait le même chemin. Il n’avait pas été facile de contrôler leur progression à l’un et l’autre afin qu’ils parvinssent sur le quai simultanément, mais on y était parvenu en plaçant des gens en travers de leur chemin, pour ralentir leur marche, si nécessaire.

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Agglutinés sur le quai, les voyageurs avaient du mal à dissimuler leur fébrilité. Est-ce qu’un incident technique de dernière minute n’allait pas tout compromettre ? Avec ces métros on n’est sûr de rien. Heureusement, et bien qu’on n’eût procédé à aucune répétition, tout fonctionna à merveille. Les portes s’ouvrirent. Les passagers firent semblant de se bousculer en entrant, artifice grâce auquel le jeune homme et la jeune femme se retrouvèrent face à face. Il y avait cependant encore un risque... C’était qu’il ne levât pas les yeux et se replongeât dans son roman. Aussi avait-on bien insisté auprès de Baricco pour qu’il racontât une histoire certes passionnante, mais pas au point que son lecteur ne pût s’en déprendre… Il fallait qu’après sa lecture, celui-ci conservât le goût de la vie réelle. Pour elle, connaissant sa curiosité naturelle des êtres et des choses, on n’avait aucune crainte, on savait qu’elle le regarderait. De fait, il se mit à feuilleter son livre, mais, à la faveur d’une petite bousculade provoquée intentionnellement par un passager, il releva la tête, et c’est alors qu’il la vit. Ses yeux étaient très grands. Au bout de quelques secondes, elle les baissa théâtralement. A la station Miromesnil, il eut un violent battement de cœur. Il sortit alors son stylo et griffonna quelque chose. Elle se demandait bien ce qu’il fabriquait. L’aurait-il reconnue ? Elle hésitait à lui envoyer des signes encourageants. Lui se creusait la tête pour savoir comment il l’aborderait. C’est alors qu’il se rappela qu’il avait un livre entre les mains. Son visage s’éclaira. Sa décision était prise. Comme elle descendait à la station Clichy, il la suivit. Loin d’entraver sa poursuite, les voyageurs s’écartèrent pour lui frayer un chemin. Il accéléra le pas : « Excusez-moi, lui dit-il quand il fut parvenu à sa hauteur, je voudrais vous offrir ceci. » Elle s’arrêta, examina le livre, puis, le lui remettant entre les mains, dit : « Je l’ai lu, j’adore ! ». Il eut du mal à cacher sa déception. « Alors, prenez au moins le marque-page », reprit-il avec une gaieté forcée. Elle prit la carte, lui sourit, et disparut. Il remarqua le regard moqueur d’un homme qui observait la scène. Il attendit pendant une semaine. Pas de nouvelles. Il l’oublia. Il était apparemment écrit qu’il ne la reverrait plus. Mais un jour (il s’était passé plus de six mois), il reçut un SMS. « Bonjour. Je vous invite ce soir à une Rencontre autour de la sortie de mon livre ».

21 mai 2008

Clélia, ou l'extension du domaine de l'amour

   Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par le plus objectif des hasards. Où ? Dans un restaurant de l’avenue Georges V. Elle attendait quelqu’un qui n’était pas venu. En paraissait fort contrariée... Leurs tables étaient voisines. Elle avait posé une question sur la carte. Entre eux et elle, une petite conversation s’était engagée sur les spécialités du restaurant (Eux, c’était nous, Georges et Madeleine ; la spécialité, c’était Le Tigre qui pleure ; elle, c’était Clélia). Comme ce prénom était romanesque ! Oui sans doute, mais, leur avait-elle expliqué, « Clélia » c’était d’abord le prénom de sa grand-mère, dont elle honorait la mémoire en portant le sautoir d’escarboucles. Pendant qu’elle leur montrait le bijou, Georges avait noté le regard insistant de Madeleine sur la gorge de Clélia… «… honorait la mémoire ? » reprit-il, intrigué. « Ma grand-mère, dit-elle en s’animant, a eu une vie très rangée, très comme il faut, mais un jour, elle m’a confié qu’elle était dévorée de désirs inavouables, qu’elle se consumait de l’intérieur, qu’elle aurait voulu faire des choses insensées... Cette confidence m’a bouleversée, et après sa disparition, je me suis promis de donner une consistance matérielle à sa vie rêvée. En fait, j’ai décidé de vivre tout ce que ma grand-mère s’était interdit de vivre, c’est-à-dire, dit-elle très vite comme si elle s’était soudain aperçue de l’audace excessive de ses paroles, de réaliser ses fantasmes ». Madeleine soupira. Son gilet avait glissé de ses épaules, dévoilant un très audacieux corset rose. Comparée à la toilette de Clélia, qui portait une robe écrue de style Récamier, celle de Madeleine aurait pu passer pour provocante.

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Voyant que le couple et la jeune femme avaient noué connaissance, un serveur proposa de rapprocher leurs tables. Celles-ci étaient maintenant collées l’une contre l’autre. Georges, depuis un quart d’heure, avait une envie folle de poser sa main sur les genoux de Clélia, dont il contemplait les boucles sur le front, et les beaux yeux clairs quand elle se tournait vers lui. Madeleine l’y invitait par des jeux de regards. On leur apporta le dessert. Sans se consulter, ils poussèrent leurs trois assiettes au centre de la table, et le partagèrent. Ils n’avaient pas beaucoup bu, mais ils étaient très gais. Presque tous les clients étaient partis. Georges, malgré sa bonne humeur, devenait soucieux. Que se passerait-il quand on apporterait l’addition ? Se séparerait-on en se souhaitant une bonne nuit. Poursuivrait-on ensemble la soirée, et si oui, où ? Il hésitait à proposer quelque chose. A une question qu’il osa finalement poser sur son expérience du libertinage, Clélia répondit cependant de manière encourageante, disant qu’elle y faisait « ses premiers pas ». Elle finit même par leur avouer cette chose incroyable (incroyable même aux yeux de Madeleine), qu’un soir, « sans savoir pourquoi, vraisemblablement par curiosité, elle avait eu l’idée d’aller tout seule dans un club… » Madeleine se redressa, comme électrisée. Georges, concentré, l’écoutait. « Et alors ?... », reprit Madeleine, incapable de dissimuler son impatience. Clélia parut deviner ce qu’on attendait d’elle, balbutia… C’est à ce moment que Georges lui prit doucement le bras et lui dit : « Vous plairait-il de prendre un dernier verre avec nous rue de Ponthieu ?... »

(La suite)

17 mai 2008

Paraboles de Vulcaine (3)

   Comme elle n’avait pas trouvé de coupes, elle avait pris la bouteille et l’avait vidée tout entière dans un saladier. Ravie de sa trouvaille, Vulcaine regardait les bulles qui bondissaient comme des folles à la surface… « Dommage, lui fis-je observer, qu’il soit physiquement impossible de boire dans le même verre… » Vulcaine sursauta, comme si cette réflexion l’atteignait personnellement. « Comment ça, physiquement impossible ? Comment ça physiquement impossible ? » Et d’un geste brusque, elle prit la jatte de verre à pleine main et l’approcha de mes lèvres : « Bois ! » - « Mais puisque je te dis… » - « BOIS ! » répéta-t-elle sur un ton qui ne souffrait aucune contestation. Tout en continuant de marquer ma désapprobation par un hochement de tête désabusé mais vaincu, j’appliquai ma lèvre supérieure sur le rebord du récipient, tandis que Vulcaine posait la sienne sur le bord opposé. Au moment de boire, comme j’opposais une résistance, elle tira si fort le saladier à elle, que celui-ci, déséquilibré, se renversa : une vague de vin déferla sur moi et se répandit sur mon torse nu : « « Tu vois ! éclatai-je triomphal quoique irrité, je te l’avais bien dit ! ».

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   Au lieu de riposter, Vulcaine resta muette plusieurs secondes. Je compris alors qu’elle suivait des yeux les petits ruisselets de champagne qui dévalaient ma poitrine, filaient tranquillement vers l’abdomen pour disparaître dans le bas-ventre. Toute occupée à la vision de cette cascade inopinée, elle ne m’écoutait plus... Soudain, elle posa ses deux mains sur moi, me renversa en arrière et me plaqua contre le lit. Alors, elle se pencha lentement – presque cérémonieusement – sur mon corps, et se mit à le lécher avec application. Sa langue s’enfonça d’abord dans mon cou, où le fleuve Champagne avait pris sa source ; dégringola ensuite dans la petite dépression située entre les deux collines (plutôt que monts) de ma poitrine, grimpa jusqu’au sommet de l’une d’entre d’elles, longea mes côtes par le flanc droit, puis gagna le nombril où un puits naturel s’était formé. Après y avoir lapé, jusqu’à épuisement, le divin breuvage, sa langue continua de sillonner gaiement à travers les plis et replis de mon ventre. Allait-elle s’aventurer plus bas, où l’attendait un dangereux récif ? A ma déception, la langue interrompit là son périple. Vulcaine se redressa, la bouche toute humectée de vin, les seins vernis d’alcool. Je retenais mon souffle. Je sentais mon sexe palpiter comme un insensé, quelque part au-dessous de moi. Irait-elle recueillir, sur sa langue, les dernières gouttes de champagne qui s’y étaient perdues (ou retrouvées) ? Contre toute attente, Vulcaine s’empara du saladier de champagne, et le renversa sur sa tête. Cheveux, joues, épaules, seins, reins, cuisses, tout fut baptisé ! Ce n’était plus Vulcaine battant le fer de la Passion, mais Vénus sortie des eaux de la Création. J’étais totalement abasourdi. Enfin, éclatant d’un rire sonore, elle ouvrit tout grand ses bras puissants, bomba sa poitrine conquérante, et me lança : « Eh bien !... Qu’est-ce que tu attends pour me boire ?

01 mai 2008

Légende de Belkis (6)

 

   Elle ouvre les yeux. Je m’empresse de dire quelque chose pour la maintenir en éveil : « Je… j’ai été chercher des croissants… ». Belkis me regarde sans comprendre, prononce un mot inaudible, et replonge. Le silence, implacable, reprend possession des lieux. L’appartement est vide. Ou presque : juste un matelas posé à même le sol. Deux heures maintenant que je la regarde dormir... Son petit bichon maltais dort, comme elle, à poing fermé. Il s’est installé aux pieds de sa maîtresse dans les replis des draps. Je songe à L’Olympia de Manet : à la mer de satin blanc, à l’océan de chair immaculée, au visage affable de la servante, et au petit chat noir qui s’étire à droite.

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A la surface du lit que la blancheur défend, surnage, dans une solitude sublime, le long bras noir de Belkis. Un froissement interrompt ma songerie. Sans prévenir, Belkis s’est levée, a enfilé son peignoir de satin. La voilà qui s’avance vers moi, d’un pas indécis. « Qu’est-ce que je peux faire… ? dit-elle. Qu’est-ce que je peux faire… pour me réveiller ?... Prendre un bain ?... Fumer une cigarette ? » Je ne sais pas quoi lui répondre : moi, quand je suis réveillé, je suis réveillé. Elle extraie laborieusement une cigarette de son paquet, s’y reprend à trois fois pour l’allumer. La fumée file, bleue, vers le plafond. Nous restons muets plusieurs minutes. Il est presque onze heures du matin. Pas un bruit ne filtre du dehors. Le soleil fait une entrée timide par les baies vitrées. Pour dire quelque chose, je lance une conversation sur Kafka. Je lui fais observer qu’il est jaloux de moi. Belkis le gronde gentiment comme s’il s’agissait d’une grande personne. Le chien me regarde, vaguement hostile, avec ses petits yeux brillants, puis retourne se coucher au pied du lit. Tout redevient silencieux. « Qu’est-ce que je peux faire pour me réveiller ? », reprend Belkis en bâillant. Elle déchire un croissant entre ses doigts. Elle réfléchit, les yeux plissés, l’air sincèrement contrarié. Je me surprends moi-même, par mimétisme, à réfléchir très sérieusement à ce problème. Oui, au fait, comment s’y prendre ? Au bout d’un certain temps, ne trouvant pas de solution, Belkis décide de se remettre au lit. Je l’imite mécaniquement et m’allonge à côté d’elle. Nous voici joue contre joue. Nos deux corps, blanc et noir, disposés en « V ». Un souffle régulier m’annonce son prochain départ. Je ne serai pas du voyage, je le sais d’avance, mais je veux aussi ma part d’abandon, je veux, comme elle, profiter de ce temps dérobé à l’existence sérieuse. Alors je ferme les yeux et me laisse glisser dans le néant. J’entends, amortis, les bruits  de la ville qui s’agite : l’accélération brusque d’un conducteur de scooter fonçant vers sa mission, le bâillement tragique et prolongé d’une benne à ordure, les cris d’un bébé protestataire pressé de vivre. Peu à peu, la sensation de la chaleur de la joue de Belkis se communique à la mienne, se diffuse en moi, et me plonge dans une torpeur délicieuse. Tout se dissout, s’ordonne et se fond dans un calme harmonieux et définitif. Et je m’endors en cherchant vainement quel problème je cherchais à résoudre avec une si grande obstination.

19 avril 2008

Fragments de Madhiva (1)

   Il y a des gens qui se souviennent du jour où François Mitterrand a été élu, d’autres du jour où ils ont vu les pyramides d’Egypte pour la première fois, d’autres encore du jour où ils ont arrêté de fumer... Moi, je me souviens du jour, et même de l’heure exacte (22h15), où j’ai posé ma main sur celle de Madhiva : c’était le 13 novembre dernier, au Théâtre Antoine (2 ème rang de corbeille) pendant la représentation de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Au moment où mon index, escorté bientôt de ses frères, s’est posé sur ses phalanges, mon cœur a fait saut. Un saut vertigineux. (Il est vrai que j’attendais ce moment depuis si longtemps !) De la première seconde où je les vis, les mains de Madhiva me saisirent : cela se passait le 30 juillet 2007 (je l’ai noté dans mon petit carnet), sur la ligne 4 du métro. Je me trouvais en face d’elle. Depuis quatre stations, mes yeux assistaient, médusés, au spectacle de ses deux mains exécutant d’acrobatiques et aléatoires figures, s’ouvrant et se refermant comme des anémones de mer ballottées par les courants… (Ce jour-là, Madhiva, comme elle me le révélerait plus tard, expliquait quelque chose de « délicat » à sa sœur et, semble-t-il, ses dix doigts n’étaient pas de trop pour se faire comprendre de celle qui, impassible, comme moi, l’écoutait). C’est la droite, si je me souviens bien, qui, à Réaumur Sébastopol, prit la carte que je lui tendis et la glissa, à la manière d’un agent secret, dans son sac. Est-ce la même main qui, deux mois plus tard, composa le numéro inscrit en hâte au verso de ladite carte ? Je l’ignore, toujours est-il que Madhiva accepta mon invitation à déjeuner. Au repos, sur la table d’acajou où elle les avait disposées en étoiles, les mains de Madhiva m’apparurent d’une beauté presque effrayante. Tout en lui parlant, je songeais en les regardant, aux vers de Breton :

Ma femme aux poignets d’allumettes,

Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur

Aux doigts de foins coupés.

Etait-il possible que des mains pareilles pussent se livrer à des taches infâmes ou triviales ? Non, bien sûr, ces mains-là étaient faites pour autre chose, de plus noble ou de plus doux… Afin de détourner le cours de ma rêverie, qui commençait à devenir dangereuse, je lui posai la question convenue de son origine : « Mauritanie », répondit-elle. « Mauritanie, pensai-je en moi-même, l’anagramme de main ». Tout me ramenait à Elles. Je décidai, à cette seconde, de m’en emparer, définitivement. « Puis-je la prendre en photo ? » « Mais prendre quoi ? » fit-elle étonnée. « Mais votre main ! »,  Madhiva parut troublée. C’était la première fois qu’on lui faisait une telle demande. Elle hésita, comme si elle avait compris d'instinct qu’en donnant ce fragment d’elle-même, elle se donnait tout entière. Enfin, après un moment d’hésitation, elle l’avança tout doucement vers moi, et me laissa la prendre.

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12 avril 2008

Paraboles de Vulcaine (2)

 

   « Qu’est-ce que je vous sers comme dessert ? ». Vulcaine fronce les sourcils, lâche ma main, exécute un quart de tour sur sa chaise. Je comprends à la pâleur du serveur qu’il vient de rencontrer son regard noir : « Qu’est-ce… que je vous sers… comme dessert ? » répète-t-il d’une voix à peine audible. Son sourire reste scotché sur le visage. Il attend la réponse, comme le condamné attend le verdict : « Un COLONEL ! », dit Vulcaine d’une voix tonnante, puis, se tournant vers moi, avec un petite sourire : « Un colonel pour deux… » « Bien, Madame… », dit prestement le serveur en s’esquivant. « De quoi me parlais-tu, Chéri ? dit-elle en reprenant sa position première, Ah ! oui…, ça me revient ! Tu me parlais du libertinage » Oui, c’est vrai, ce soir-là, pour la première fois je parlais à Vulcaine du libertinage. Je lui disais que je voulais « l’initier au libertinage ». Vulcaine, d’abord, n’avait pas très bien compris le mot et me l’avait fait répéter. « Liber quoi ? » Mais quand je lui avais expliqué qu’en gros ça consistait à inventer des combinaisons originales pour faire l’amour, elle avait tendu l’oreille, et avait même paru intéressée. Naturellement, elle avait voulu que je lui donnasse des exemples, histoire de s’assurer que ce n’était pas malsain, que ce n’était pas un « truc de pervers » (elle a une façon de prononcer ce mot - Perrr-verrr - qui vous passe définitivement l’envie de l’être  !). Donc, je lui avais raconté, en marchant sur des œufs  (car rien ne me  disait, connaissant son tempérament, qu’elle ne m’enverrait pas l’assiette à la figure), quelques petits jeux bien innocents auxquels Madeleine et moi nous étions livrés dernièrement. Pendant quelques secondes, Vulcaine resta muette, indécise, songeuse. Puis, enfin, elle avait déclaré en détachant ses syllabes : « Franchement, je suis cho-quée… » Puis, elle avait ajouté : « Mais, surtout, je suis EX-CI-TEE !... ». Ce disant, elle avait ôté un bouton de son corsage de sorte que sa formidable poitrine se trouvait maintenant (alors qu’elle ne l’était qu’à moitié) au trois-quarts visible. Je jetai un œil furtif aux alentours. Un vieux au crâne dégarni parut se douter qu’il se passait quelque chose de pas net dans notre coin : il nous fixait avec un air réprobateur. D’une voix plus faible, je demandai à Vulcaine : « Mais toi, ma chérie, il ne t’est jamais arrivé de faire l’amour… un peu… différemment… » Vulcaine prit un air sérieux, s’empara de son verre, le vida d’un trait, le reposa sur la table, et dit : « Si, ça m’est arrivé ! »

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« Raconte ! » Elle éclata d’un petit rire aigu, presque enfantin, qui tranchait sur sa mâle beauté : « Tu vas me prendre pour une Perrr-verrrse ! Mais tant pis ! Tu te souviens d’Augustine ? ». « Ta copine Augustine ? » « Oui, c’est ça, Augustine. Eh bien, une fois que j’étais chez elle et où elle m’avait invité à dormir, elle m’a dit : - J’aime pas dormir toute seul, est-ce que tu voudrais pas dormir avec moi ? Je lui ai répondu : - Pas de problème ! Je me suis déshabillée. En sortant de la douche, elle m’a regardée, et m’a dit : - Mais t’as de sacrées belles fesses, toi ! – Te gêne pas, touche ! que je lui ai dit. J’ai pris sa main, et je l’ai posée carrément sur mon cul. Elle l’a enlevée aussitôt comme si c’était un radiateur trop chaud, puis elle a éclaté de rire, ensuite elle a couru se cacher sous les couvertures. Je l’ai rejointe aussitôt. Instinctivement, je me suis plaquée contre elle, puis j’ai mis mes deux mains sur ses petits seins. Là Augustine s’est remise à rire plus fort. Mais moi j’étais très sérieuse. J’avais l’impression... d’être un mec… » « Et alors, qu’est-ce que t’as fait ? Tu lui as léché sa petite chatte ? » Vulcaine s’arrêta net, me considéra avec stupeur, inclina la tête sur le côté, puis lâcha d’une voix puissante : « Mais t’es vraiment un Perrr-verrr, toi ! » « Tu ne vas pas me dire, lui dis-je sans me démonter (mais en vérité je n’en menais pas large), que tu n’as pas eu envie de faire jouir cette petite… » Vulcaine se mura dans le silence. Cette fois j’avais passé les bornes. Le serveur s’approcha et déposa le colonel sur la table. Vulcaine ne disait toujours rien, ses sourcils volontaires étaient plus froncés que jamais. Soudain, elle se saisit de la cuillère, la plongea dans la coupe, et dit : « T’as raison, j’aurais dû la BAISER ! »

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