23 juin 2008

Ma lettre à Sophie Calle (par Madeleine)

   Chère Sophie Calle,

   Après avoir vu l’exposition dans laquelle vous avez, avec un brio incontestable, réussi à transformer en œuvre d’art (ou en expérience artistique) une lettre de rupture qui vous a été réellement adressée, j’ai eu envie de prendre à mon tour la plume pour interpréter ce texte ou plutôt, pour donner mon humble avis.

   C’est vrai, c’est une lettre de rupture, c’est sans appel, c’est dur à encaisser (j’imagine). Je comprends que vous ayez voulu surmonter votre chagrin, votre dépit, votre colère, votre honte peut-être aussi, en convoquant, comme le dit Christine Angot, des "bataillons de femmes" pour vous venger en disséquant cet homme à travers ses pauvres et faibles mots.

   Il y avait de quoi dire, et elles ne s’en sont pas privées, solidarité féminine oblige : la lâcheté, l’incohérence, le caractère manipulateur ont été épinglés facilement ; que ce soit au regard de la philosophie morale ou de la graphologie, il ne faisait aucun doute qu’il était coupable.

Moi aussi, je l’avoue, en lisant sa lettre je l’ai trouvée alambiquée, et un peu fourbe, cette façon de reporter sur vous la faute.

   Mais en somme, de quoi s’agit-il ? D’un homme qui avoue qu’il ne peut vous être fidèle. Ce que je trouve lâche ici, c’est surtout la nécessité qu’il éprouve de vous en informer. Je sais que beaucoup mettront cela au contraire sur le compte d’une honnêteté très louable, mais moi j’y vois surtout un manque de courage. Passons. Le problème n’est-il pas dans ces conditions que vous avez posées, 1) d’être la seule et l’unique 2) de cesser tout contact le jour où vous ne le seriez plus ?

   Visiblement, ce n’était pas le genre d’homme à qui on pouvait arracher une telle promesse et surtout dont on pouvait réellement espérer qu’elle soit respectée.

   C’est donc un peu vous qui avez condamné d’avance cette relation, en décrétant ces règles draconiennes. Pourquoi avoir eu peur ainsi des Autres, pourquoi ne pas avoir eu suffisamment confiance en vous pour ne pas craindre de les voir accaparer une attention qui devait naturellement vous revenir ?

 

   Un mot cependant me met sur la piste… il est question dans la lettre de votre refus de devenir la « quatrième ». Vu sous cet angle, c’est certain, la perspective n’était pas très encourageante… cela me fait penser au court-métrage projeté à l’exposition de Laetitia Masson, où Aurore Clément joue votre rôle et vous jouez le rôle de la confidente. L’histoire est un peu différente, il s’agit d’une femme qui découvre une liste, la liste de toutes les femmes que son amant a « eues ». Plus grave, elle découvre que son nom est en avant-dernière position. Je mentirais en disant que je n’ai pas moi-même en aversion l’idée de faire partie d’une de ces listes, d’un tableau de chasse qu’un séducteur n’aurait de cesse de compléter, d’être noyée parmi tant d’autres souvenirs féminins. Cela m’a même plutôt fait fuir les « tombeurs » pour leur préférer les hommes moins ou in-expérimentés, avec lesquels au moins je ne courrais pas ce genre de risque.

   Mais à moins d'utiliser ce subterfuge, de toute façon assez inefficace, comment éviter de n’être qu’ « une parmi tant d’autres » ? Pas en imposant à nos hommes une chasteté et une fidélité impossibles (de toute façon vous ne pourrez pas contrôler leurs désirs, leurs rêves, leurs fantasmes, cela revient au même). D’une certaine manière je dirai que c’est à eux de nous faire sentir, quel que soit le nombre de leurs maîtresses passées ou simultanées, que nous sommes uniques. Si votre amant n’était pas capable de faire cela, de vous rassurer sur ce point, alors il n’y a pas de regrets à avoir.

   Ce que je dis est valable aussi pour nous (les femmes), quand nous nous piquons d’avoir plusieurs relations en même temps. Pour moi la moindre des politesses est déjà de garder la discrétion la plus grande par rapport à cela, d’éviter toute comparaison (cela va sans dire mais.. il vaut mieux le dire parfois !) et de ne donner aucun motif de jalousie à l’un comme à l’autre. Qu’ils sachent (en théorie) qu’ils ne sont pas les seuls, fort bien, mais qu’ils n’en aient jamais aucune preuve tangible, aucune image précise, sinon c’est de la cruauté, à mon sens.

Ensuite, il nous incombe de leur faire comprendre ce qu’ils nous apportent de spécial, ce qu’on trouve en eux et dans personne d’autre.

   A cette condition seulement les règles que vous avez imposées pouvaient être oubliées et vous auriez encore un amant, infidèle certes, mais ayant peut-être encore assez d’attraits pour vous le faire oublier...

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04 juin 2008

Déphasage culturel

   Il fut un temps où les oeuvres d’art ayant pour thème l’Amour recevaient notre adhésion spontanée, et parfois enthousiaste : nous partagions sincèrement la douleur de la femme trompée ; nous compatissions avec l’homme dupé. C’était simple. Il nous arrivait même, comme les autres, de rire masochistement des mésaventures du cocu. Tout était normal en somme. Et puis progressivement les choses ont changé : nous nous sommes mis à ne plus comprendre pourquoi les gens se déchiraient pour ces raisons-là. Dans tel opéra, l’héroïne se lamentait sur les inconstances de son amant. Pourquoi ? Dans tel roman, un homme traitait sa femme de putain, parce qu’elle avait couché avec un mec. Quelle idée? Dans tel film, un couple se sépare puis se réconcilie, après que l’un a promis à l’autre un amour éternel et fidèle… So what ? Tout d’un coup, ces histoires qui nous avaient émus, ces histoires qui avaient déclenché des discussions sans fin sur l’infidélité, ces histoires « universelles » fondatrices de notre culture se révélaient dérisoires, absurdes, presque comiques. Une épouse reproche à son mari de la « tromper »… oui ! et en quoi, s’il vous plaît, cette conduite est-elle anormale, immorale, ou scandaleuse ? En fait, cela fait trois ans que nous ne marchons plus dans les intrigues fondées sur la félonie amoureuse, l’expropriation sexuelle et la dépossession sentimentale – lesquelles intrigues, rappelons-le, forment le substrat d’une grande partie des productions culturelles passées et présentes. Lorsqu’on a dépassé le stade primitif de la Jalousie, quand on a tourné le dos au schéma de l’amour exclusif pour goûter aux joies du polyamour, les affres de l’amant trahi paraissent bien risibles, les pleurs de la maîtresse déçue bien puérils. De notre déphasage croissant avec le discours dominant des artistes sur l’amour (censés pourtant nous offrir ce qu’il y a de plus sophistiqué, ou de plus avancé, en la matière), nous avons fait l’épreuve encore samedi dernier après avoir vu l’exposition de Sophie Calle à Richelieu ("Prends soin de toi"), et le soir même Les Belles sœurs au théâtre Saint-Georges. Nous donnons ces deux exemples pour montrer que, à quelque pôle de l’art qu’on se situe (avant-garde ou arrière-garde), le discours reste le même, les croyances identiques.

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Commençons par Les Belles sœurs. Cette comédie réunit dans une maison de campagne trois frères et leurs épouses. C’est une réunion de famille ordinaire. Sauf qu’il y a une invitée surprise : une femme très belle, très sexy, très « impressionnante », dont il s’avère au cours du repas qu’elle a été la maîtresse des trois frères (successivement ou simultanément, on l’ignore…). Les belles-soeurs sont furieuses. L’une gifle son mari, les deux autres retournent « chez leur mère ». La salle pleure de rire. Nous aussi, avouons-le, et d’assez bon coeur. Mais sur le chemin du retour, dans la rue froide, nous reprenons nos esprits, et nous faisons la réflexion que le ressort exclusif de cette pièce repose sur une fidélité de principe entre époux. Ôtez ce principe, remplacez-le par une philosophie du partage et la pièce s’écroule. La jeune femme déboule dans la réunion de famille, on devine qu’elle a couché avec les trois hommes : on l’admire au lieu de l’honnir. Au lieu de réprimander les maris comme des gosses, on leur demande ce qu’ils ont ressenti. On enquête sur les charmes et les secrets de l’Autre. On s’approche d’elle comme d’une déesse dont on veut recueillir les oracles. On la caresse, on la dispute aux maris, qui sourient tendrement de cette concurrence inopinée. Avec Sophie Calle, on pouvait espérer une sortie de l’impasse. Las ! L’exposition qu’elle a conçue (magistrale par ailleurs au plan du dispositif) autour de la lettre de rupture reçue de l’un de ses amants (lettre qu’elle demande à une cinquantaine de femmes – juriste, philologue, psychanalyste, écrivain, musicienne – de commenter) débouche sur les mêmes régressions. Son auteur (un libertin invétéré, qui a juré un peu légèrement fidélité à Sophie Calle) est jugé coupable de (haute) trahison. On ne lui pardonne pas d’avoir cassé le contrat d’exclusivité amoureuse qu’il avait signé avec l’artiste. Toutes les femmes lui tombent dessus à bras raccourcis et griffus, et ne trouvent pas de mots assez durs pour condamner sa duplicité. Le problème c’est que, dans cette histoire, personne se demande pourquoi Sophie Calle a exigé de cet homme ce que manifestement il n’était pas capable, et surtout n’avait pas envie (en raison de sa manière de vivre) de lui donner, à savoir l’assurance qu’il l’aimerait elle seule, et qu’il renoncerait à toutes les autres. Pourquoi, se demande-t-on après parcouru pendant trois heures les allées de cette immense exposition, avoir déployé tant d’énergie à se venger de la félonie d’un quarantenaire volage ? (Christine Ango est la seule à faire remarquer, avec un peu d’ironie, que Sophie Calle n’aurait pas dû convoquer un escadron de femmes pour régler ses comptes personnels avec ce coquin de séducteur…). Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple, plus habile et moins puéril, d’accepter les conditions de cet homme, plutôt que de lui en imposer d’exorbitantes. Sophie Calle dit qu’elle n’a pas supporté d’être la « quatrième »... Je conviens qu’il n’est jamais très agréable d’être la énième sur la liste, mais qui empêche la victime de constituer la sienne ? Et d’ailleurs : pourquoi raisonner en terme de « liste », comme s’il s’y avait un classement, une hiérarchie, des maîtresses et des sous-maîtresses, et des sous-sous-maîtresses ? N’est-il pas concevable qu’une femme soit la quatrième, et occupe malgré tout une place importante dans le cœur d’un homme? Sophie Calle, aveuglée par son amour-passion est incapable de voir tout cela, cette grande artiste se révèle inapte à penser qu’une femme (ou un homme) puisse être unique sans pour autant être l’Unique. On nous objectera, que si cette évolution est souhaitable au plan des moeurs, elle ne l’est peut-être pas au plan artistique (l’art se nourrissant de la mise en péril provisoire de notre modèle amoureux – provisoire car tout rentre dans l’ordre à la fin –). Cela reste à prouver… Le dix-huitième nous avons montré le chemin, nous l’avons perdu depuis, je ne désespère pas qu’on le retrouve un jour...

 

09 mai 2008

Directement par le sexe

 

   Le film m’avait marqué quand je l’avais vu la première fois (c’était il y a presque vingt ans). Je l’ai revu hier soir et il m’a fait un effet plus fort encore (sans doute parce que, entre temps, certaines choses se sont produites, dont ce blog témoigne, qui m’ont permis de mieux le comprendre). Je dis « le film », mais je devrais dire les films, car Jean Eustache a tourné deux versions de cette histoire (peut-être ai-je une légère préférence pour la première). Mais de quelle histoire s’agit-il ? D’une « sale histoire », comme l’indique son titre. Sale parce qu’elle se passe dans un lieu « sale » (dans les toilettes d’un café) ; sale, surtout, parce qu’elle révèle une facette peu reluisante des hommes. De cette histoire nous ne verrons aucune image, seulement le visage de celui qui le raconte. Nous sommes dans un intérieur bourgeois, le narrateur est assis, cigarette dans une main, verre de whisky dans l’autre, devant un petit parterre de femmes impassibles. Le maître de maison les a prévenues : l’homme qui est ici va leur raconter une histoire « déplaisante ». Le récit dure vingt minutes, le temps pour le héros (qu’interprète dans la première version Jean-Noël Pick, celui-là même à qui est arrivée cette aventure,  et Michaël Lonsdale, dans la seconde, qui reprend mot pour mot son texte) de déployer les différents épisodes de son histoire :

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à l’époque, cet homme d’une trentaine d’années avait l’habitude d’aller dans un café pour passer ses coups de fil au sous-sol, où se trouvent les toilettes. Il s’aperçoit bientôt que les garçons ricanent, chaque fois qu’il descend ; un jour il entend même l’un d’eux dire : « Il est pourtant jeune celui-là… ». Très vite, il découvre la raison de leur ironie. Juste en bas de la porte des toilettes, il y a un trou, presque invisible. Quiconque se met à quatre pattes « dans la position de la prière musulmane » la joue collée au sol, dispose d’un angle de vue absolument imprenable sur le sexe de celle qui est assise là. Le héros est bouleversé par sa découverte. Pour la première fois de sa vie, il a l’opportunité de voir les femmes « directement par le sexe ». Cette expression, je m’en souviens, m’avait choquée à l’époque… C’était en effet le temps où, comme nombre de mes semblables, il ne me serait pas venu à l’esprit qu’on pût voir, et a fortiori toucher, le sexe d’une femme, sans avoir accompli le « parcours du combattant », sans être passé par toutes les étapes obligées de la parade sociale amoureuse : invitation au restaurant, déclaration d’amour, caresses préliminaires, etc. Le héros s’était lui aussi toujours plié, docilement, à cet ordre-là, jusqu’au jour où un trou lui avait permis de « brûler les étapes » et de pénétrer, sans transition, comme Alice au pays des Merveilles, dans l’espace le plus intime des femmes, dans ce domaine interdit, dans cette forteresse imprenable, qu’elles ne livrent à leur soupirant qu’en récompense de ses efforts (tradition chevaleresque)… Au début, notre conteur n’en revient pas. Puis, une espèce de fièvre s’empare de lui. Et de raconter devant nos bourgeoises médusées (l’une d’entre elle réprime avec peine son dégoût), qu’il prend un plaisir toujours plus vif à ces séances de contemplation.

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Sa passion devient telle qu’il y passe tout son temps. Il ne quitte plus le café. Dès qu’il voit une femme descendre aux toilettes, il se précipite pour regarder sa chatte par la porte biseautée. La plupart du temps, il n’a qu’une idée vague de son apparence physique. Or c’est là que survient l’autre découverte fondamentale, qui va transformer son aventure érotique en méditation philosophique : le personnage se rend compte qu’on lui a « menti », qu’il n’y a pas de correspondance terme à terme entre la beauté des femmes et la beauté de leur sexe ! Le hasard lui en apporte la preuve dans l’épisode extraordinaire du top model, point d’orgue de son récit. Un jour, une femme magnifique s’assoit en face de lui. Le héros tente d’attirer son attention. Elle le regarde à peine. Il se jure alors de la voir. Dès qu’elle prend la direction des toilettes, il dévale les escaliers et se met à quatre pattes, et alors, là, surprise, il découvre qu’elle a un sexe « horrible », un sexe qui le « dégoûte »... Quand elle sort, il lui fait comprendre par un jeu de regard subtil qu’il l’a vue. Elle est prise de panique, on l’a percée à jour. Elle s’enfuit en courant, on ne la reverra plus dans le café... Les femmes qui écoutent son histoire se demandent quel enseignement en tirer. Je me le demandais aussi il y a vingt ans. S’agissait-il d’un plaidoyer pour le voyeurisme ? Nous indiquait-on la vanité de tous les codes de la séduction entre les hommes et les femmes ? Nous invitait-on à n’avoir de relation avec les femmes que pornographique, à nous émanciper des contraintes sentimentales et des carcans romantiques ? Sans doute entrait-il un peu de tout cela dans l’intention d’Eustache à une époque où les libertés sexuelles étaient fortement réprimées : il était urgent, alors, de rappeler l’existence du sexe, hors de tout cadre pornographique. Mais il ne s’agissait pas que d’une provocation. Ce que dit Eustache à travers cette fable (en quoi elle nous parle encore aujourd’hui), c’est sa hantise de toute forme de domestication de l’organe sexuel, qu’elle passe par les voies de la commercialisation (pratique pornographique) ou par celles, plus retorses, plus hypocrites, de la séduction (parade sociale). Car le sexe, nous rappelle le réalisateur de La Maman et la Putain, doit demeurer, pour conserver toute sa puissance de sidération, inapprivoisable. Faut-il, dès lors, si l’on suit son raisonnement, renoncer à séduire ? Non car, selon nous, il y a séduction et séduction. La première, socialement codifiée, orientée exclusivement vers la consommation sexuelle – souvent pauvre car tout entière absorbée par son but – enlève au sexe sa sauvagerie primitive. La seconde, la séduction en soi, la séduction à l’issue toujours incertaine, la séduction considérée comme l’un des beaux-arts, le laisse au contraire intact. Et c’est ainsi qu’on peut se retrouver, comme nous, à pratiquer, sans avoir le sentiment de se contredire, le sexe brut et la séduction douce.

 

25 avril 2008

Principe d'incertitude (par Madeleine)

   Les femmes sont pleines de contradictions, c’est bien connu (n’est-ce pas cher Vagant ?), mais c’est bien le moindre de leurs défauts…

   Ma vie amoureuse est le reflet de ces contradictions. Alors que je suis capable de me donner en club à un homme que j’ai à peine regardé, j’impose de longs parcours de séduction à d’autres. J’ai découvert il y a de cela quelques années que j’aimais les femmes, mais je n’ai jamais franchi la porte d’un bar lesbien. Il me reste, Dieu merci, quelques fantasmes à réaliser, dont certains sont au programme de soirées auxquelles il me serait extrêmement facile de me rendre, et je ne le fais pas. Timidité ou simple esprit de contradiction ? Pourquoi ne pas profiter à fond de tous les plaisirs que la vie peut nous offrir et cela, sans se casser la tête ? C’est une question autour de laquelle je tourne depuis longtemps...

   Récemment, je me suis trouvée de nouveau face à ces contradictions et j’ai voulu tenter de comprendre ce qu’elles recouvraient. J’adore l’opéra, je trouve que c’est un endroit magique : le cadre somptueux est l’écrin des sons enchanteurs qui me transportent (pas toujours, mais souvent), et dans l’ensemble c’est pour moi un lieu éminemment érotique. Les petites loges rouges, en particulier, me semblent une invitation au crime, avec leur « antichambre » dans laquelle on a pris soin de déposer une banquette.

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Aussi, quand j’ai appris qu’une petite poignée de libertins s’y réunissait parfois, j’ai trouvé l’idée formidable. Réserver une loge entière, il fallait oser, mais après tout pourquoi pas ! et il y a sans doute d’innombrables précédents dans l’Histoire… Comme vous le voyez, je n’ai pas crié au scandale ni prétendu qu’on assassinait Mozart. La musique (sauf celle de Wagner) n’impose pas forcément un silence religieux et on doit pouvoir la goûter dans toutes les … situations. Par chance, peu de temps plus tard, l’organisateur de ces parties fines m’a conviée à une nouvelle édition. Le hasard seul a fait que je n’ai pu m’y rendre, mais je le déplorai sincèrement. Et puis, dernièrement, j’ai lu le récit qu’a fait CUI, également invité de cette soirée, ainsi que ces autres notes consacrées aux précédentes. Je veux tout de suite le rassurer : ce n’est pas sa prose qui m’a dégoûtée, ni le réalisme des scènes qu’il décrit (je ne suis pas née de la dernière pluie, il en faut un peu plus pour me choquer !). J’ai encore un peu de mal à me l’expliquer moi-même, mais je crois que c’est le déroulement des soirées, le mécanisme apparemment bien huilé et surtout, l’absence totale d’incertitude. Les personnes réunies savent qu’elles viennent pour cela, qu’elles ont juste le temps de la représentation, qu’il ne faut pas traîner. Sans doute leur désir est-il déjà stimulé avant leur arrivée par l’idée de la transgression – faire l’amour dans un endroit qui n’est pas prévu pour cela, au risque de se faire surprendre, je comprends que ça soit en soi suffisant pour éveiller ou réveiller la libido.

   Ce n’est pas que je sois blasée, ni qu’il m’en faille toujours plus, en l’occurrence, il m’en faudrait plutôt moins… ce que je trouverais excitant, troublant même, ce serait de me retrouver par hasard, seule avec Georges et un autre couple inconnu, que nous trouverions séduisants. Ce genre de hasards arrive parfois. Bien sûr, il est peu probable que la « backroom », comme l’appelle CUI, soit mise à contribution dans un tel cas de figure, mais des caresses par inadvertance, des sourires dans l’obscurité, une invitation à partager une coupe de champagne à l’entracte, un deuxième acte lourd de sous-entendus (plus facile si c’est Rossini ou les Noces que sur du Berg) me semblent de l’ordre du possible. Ou alors, nous aurions invité nos voisins (prétendant avoir des billets en trop, suite à l’annulation d’un couple d’amis), ou encore une jeune amie qui ne sait pas encore qu’elle est libertine… Enfin, ce que j’aimerais, c’est que dans ce cadre sublime, la scène qui se déroulerait dans la loge ne soit pas jouée d’avance, qu’elle soit l’objet d’un enjeu qui nous fasse un peu frémir…

   L’absence d’incertitude est pour moi le plus sûr des tue-l’amour. Le hasard, parfois un peu provoqué certes (cela me fait penser qu’il y a une histoire que G. n’a jamais racontée, et qu’il faudra qu’il le fasse un jour…), peut seul engendrer le désir. Ce n’est pas propre à ce genre de soirée, par ailleurs fort bien pensée et, j’en suis sûre, menée de main de maître… On peut dire qu’il en va de même en club libertin : tout le monde sait fort bien pourquoi il est là et ce que les autres viennent y chercher. C’est sans doute pourquoi je suis de moins en moins tentée par ces lieux de perdition. Il faudrait pouvoir s’y rendre comme le faisait, pendant un temps, mon amie L. : pour prendre un verre avant de rentrer se coucher – et pourquoi pas, exceptionnellement, rester.

27 mars 2008

Enquête sur la sexualité

   Madeleine fait partie des 67,5 % des femmes de 25 à 34 ans qui déclarent pratiquer la fellation régulièrement.

Georges fait partie des 67,7% des hommes de 40 à 49 ans qui déclarent pratiquer le cunnilingus régulièrement.

Madeleine fait partie des 23,9 % des femmes qui ont eu au cours de leur vie deux relations sexuelles en parallèle

Georges fait partie des 34,4 % des hommes qui ont eu au cours de leur vie deux relations sexuelles en parallèle.

Madeleine fait partie des 2,8 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà fréquenté un lieu échangiste.

Georges fait partie des 4,7 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà fréquenté un lieu échangiste.

Madeleine fait partie des 1,6% des femmes de 25 à 34 ans qui déclarent avoir eu une relation sexuelle avec une personne du même sexe au cours des 12 derniers mois

Georges fait partie des 3,1 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel dans un lieu échangiste.

Madeleine fait partie des 0,8 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel dans un lieu échangiste.

Georges fait partie des 0,6 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont eu entre 10 et 14 partenaires au cours des douze derniers mois.

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Madeleine fait partie des 0,5 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel avec un homosexuel.

Georges fait partie des 0,3 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel avec deux femmes.

Madeleine fait partie des 0,02 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel sans voir leur partenaire.

Georges fait partie des 0,005 % des hommes de 40 à 49 qui ont déjà eu un rapport sexuel avec deux partenaires sans les voir.

Madeleine fait partie des 0,0008 % des femmes de 25 à 34 ans qui débauchent régulièrement de jeunes garçons pour les initier à de nouvelles pratiques.

Georges fait partie  des 0,00007 % des hommes de 40 à 49 ans capables de passer une nuit entière auprès d’une (superbe) créature (consentante) sans la baiser.

Madeleine fait partie des 0,00000002 % des femmes de 25 à 34 ans quit ont fait un strip tease pour séduire la maîtresse de leur mari.

Georges fait partie des 0,00000007 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont séduit une tierce femme, en présence de leur épouse et de leur maîtresse.

Georges et Madeleine font partie des 0,0000000000000007 % des couples qui ont sérieusement envisagé de reconstituer la première scène de Fortunio dans un château d’Indre et Loire…

Source : Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France, Editions de la Découverte, 2008, 609 p. [et auto-interview des intéressés]

03 mars 2008

Erographie

 

   C’est en lisant le joli petit volume de Pierre-Marc de Biasi sur l’érotismece3bcb406eaa7d69c78f1f3ba4fbf46e.jpg – lecture consécutive à la visite de l’exposition sur l’Enfer, dont je ne dirai rien tant elle m’a laissé perplexe – que je me suis aperçu que notre difficulté à démêler l’éternelle question de la différence entre érotisme et pornographie, venait de ce qu’il nous manquait un concept pour désigner, dans toute sa complexité, dans toute sa largeur de clavier (de l’allusif à l’obscène), les représentations de l’éros. Si on lit attentivement cette intelligente synthèse, on observe en effet que l’auteur bute, comme les autres avant lui, sur l’opposition érotisme/pornographie. Soucieux toutefois de ne pas répéter le poncif selon lequel « depuis toujours l’érotisme se différencie de la pornographie comme l’art se distingue de la technique [aspect esthétique], le désir de la consommation [aspect économique], l’implicite de l’explicite, le gracieux du vulgaire, le doux du brutal, le dissimulé de l’exhibé, etc., Pierre-Marc de Biasi avance, sans nous convaincre totalement, qu’il s’agit d’une « affaire de rythme ». « Au cycle court du tout tout de suite consumériste, l’érotisme oppose[rait] la durée et la médiation : le différé qui intensifie le désir, l’ailleurs d’une représentation qui le métamorphose en beauté [là il nous semble que l’auteur se laisse griser par le style], l’écart d’une échappée physique dans l’éternité [regriserie] (p. 142). Ce distinguo contient indiscutablement un fond de vrai, et il a au moins le mérite de ne pas situer le problème au niveau de la morale, comme le fait Michela Marzano dans son détestable ouvrage89cbf22932e284a85f65b25855c16582.jpg : l’érotisme est sans aucun doute du côté de la lenteur (voir Kundera), mais cette définition présente le grave défaut d’opposer deux réalités qui sont, conceptuellement, non opposables. L’érotisme est en effet une notion vague, un concept fourre-tout, qui, contrairement à la pornographie, n’inclut pas l’idée (capitale) de représentation. Lorsqu’on oppose l’un à l’autre (ce qu’on fait depuis des lustres) on fait donc comme si l’érotisme était une écriture de l’éros (une graphie à valeur artistique ajoutée de l’eros), comme la pornographie est une représentation, soi disant pauvre et utilitaire, de l’éros. Or l’érotisme, je le répète, est une chose diffuse qui ne nécessite pas forcément de médiation (on parlera aussi bien de l’érotisme d’une œuvre d’art que de l’érotisme de telle situation ou de tel objet…).

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Voici plus d’un an, tournant autour de cette question difficile, et ne lui trouvant pas de réponse satisfaisante, j’avais proposé de récupérer (suivant l'exemple de Six) le terme de "pornographie", de le débarbouiller de ses connotations péjoratives, de lui redonner une sorte de noblesse, et, corrélativement de renoncer définitivement à l’emploi du mot "érotisme", confiné dans son sens de pornographie politiquement correcte, de pornographie à l’usage des faibles et des timorés. Avec le recul, je dois constater que ce terme de pornographie, que je continue d’aimer malgré tout, n’est pas viable, car régulièrement confondu avec le « porno ».

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Cette équivoque irritante (car il faut à chaque fois expliquer pourquoi on trouve que La Recherche de Proust est un roman pornographique) est ce qui me détermine à inventer, pour désigner les représentations de l’Eros dans leur spectre maximal, des figurations les plus allusives aux expressions les plus directes, des constructions les plus subtiles aux déjections les plus brutales, et, pour nous faire comprendre encore par quelques exemples, de la Vénus d’Urbino de Titien à L’Origine du Monde de Courbet, de L’amant de Lady Chatterley aux Trois Filles de leur mère, de Sapho à Sade, le concept d’EROGRAPHIE. Seront à partir de maintenant qualifiées, ici, d’œuvres érographiques toutes les formes (basses ou hautes) de représentation de l’activité érotique (du désir à sa réalisation).

* A noter que je ne suis pas l'inventeur du mot (!). Il existe même un blog qui porte ce nom, mais la définition qu'en donne l'auteur est toute différente de la nôtre, et nous ne sommes pas sûr de la partager...

13 février 2008

Musique de chambre

   Je vais traiter une question bateau (sorte de marronnier des blogs et autres forums érotiques) : quelle est la combinaison idéale lorsqu’on fait l’amour à plusieurs : trio, quatuor, ou plus ? Autrement dit:

Quel est le nombre d’or de la sexualité collective ?

Je me suis longtemps cru incompétent pour traiter ce sujet, faute d’expérience. Trois ans ont passé depuis nos premiers pas dans le libertinage : les aventures se sont succédé, non pas à un rythme effréné, loin s’en faut, mais à un rythme assez régulier, pour me faire une idée assez précise de la chose. Aujourd’hui, donc, je me crois autorisé à donner une opinion non pas objective car il entre quand même une dimension de goût personnel dans cette affaire-là, mais juste sur ce sujet (« Assez d’expériences » veut dire, en l’occurrence, que j’ai expérimenté chaque combinaison une bonne dizaine de fois, dont certaines ont été racontées dans ce blog: histoire d'Artémis, Marilyn, CéciliaYonna, Michel, ValériaGloria ou Joconda, etc.).

Bien entendu, chaque formule a son charme...

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Mais, selon nous (je dis "nous" parce que Madeleine s’associe à mon jugement), celle qui dépasse toutes les autres, c’est le trio – encore doit-on préciser le trio « FFH », comme on dit. Pourquoi ? Parce que, sauf à considérer le cas de deux hommes ayant un goût identique pour les femmes et les hommes (mais les vrais bi sont rares, en fait), seule cette combinaison offre la possibilité d’une véritable circulation du désir. Dans un trio Femme-Femme-Homme, le triangle fermé a ses trois côtés, l’énergie ne se perd pas, elle circule. Dans un trio Homme-Homme-Femme, il manque la base : les deux hommes ne se touchent pas, ou s’ils se touchent (timidement), n’entreprennent pas de caresses actives l’un envers l’autre ; le courant érotique converge vers le point F mais il débouche sur une impasse aux points H.

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Ce qui est vrai du trio HHF, l’est a fortiori du quatuor, à ceci près que la circulation n’est pas seulement coupée, mais – ce qui est plus grave –  subdivisée en deux circuits distincts : les deux couples font l'amour l’un à côté de l’autre, procèdent éventuellement à un échange de partenaires (c’est ce qu’on appelle l’échangisme, version petite-bourgeoise de la sexualité récréative). Le plus souvent, les couples recréent un trio à l’intérieur du quatuor.

   Dans les combinaisons faisant intervenir plus de quatre personnes, on retrouve paradoxalement, bien que le polygone formé soit privé de maints côtés, une nouvelle forme d’énergie, créée par le sentiment d’une fraternité charnelle universelle. Tout le monde est avec tout le monde, il y a une sorte de dissolution de l’individu dans le Grand Tout Sexuel. La figure, de géométrique devient organique. C’est beau, parfois, sublime... mais quel gaspillage, que de déperdition ! On a tous à l'esprit ces gravures pornographiques (du XVIIIe siècle notamment) où cinq (voire plus) libertins optimisent, à travers un dispositif compliqué et souvent acrobatique, tout leur potentiel érotique, ne laissant aucune zone érogène vierge de caresse, aucun centimètre carré d’épiderme privé de contact.

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Mais dans la réalité, tout le monde sait qu’il en va autrement : les partouzeurs ne réfléchissent pas, comme Sade, au meilleur usage de leurs possibilités. Loin d’imaginer une orchestration sophistiquée pour obtenir le maximum de jouissance, ils s’assemblent spontanément, improvisent, gâchant ainsi les moyens formidables mis à leur disposition. Mais quand bien même un maître de cérémonie, sorte de chef d’Orgie, indiquerait à chacun le rôle qu’il doit jouer, la position qu’il doit prendre, les doigts qu’il doit bouger, on buterait de toute façon encore sur la réticence des hommes à se donner  des caresses, à faire circuler le désir. C’est pourquoi, j’en arrive à la conclusion que le trio FFH est la formule idéale* (au moins pour nous, et j’en suis certain pour beaucoup de libertins), à la fois parce qu’elle ne demande aucune préparation (les trois corps se trouvant d’eux-mêmes) et qu’elle comble tous ses protagonistes.

* bien qu'elle puisse être, parfois, gymnastiquement scabreuse...

14 janvier 2008

Ma Femme africaine

   Madeleine n’est pas une femme de couleur (je dis cela pour ceux qui ignoreraient qu’elle ne l’est pas !), mais elle connaît mes goûts africains (et les partage dans une certaine mesure...). En cette matière, ma  réputation (ma fama fricaine) est faite depuis longtemps, oui, j’aime les femmes à la peau d’ébène. Je les aime tellement en soi, par nature, que je suis prêt à leur passer mille défauts, même les plus irritants. C’est ce qu’on appelle un péché mignon, une lubie, une folie, etc. J’en assume le ridicule. Mais, franchement, quelle épouse aurait eu l’idée, pour complaire à son mari, à l’occasion d’un anniversaire par exemple, de satisfaire sa lubie en lui offrant ce qu’elle sait qui lui fera le plus plaisir, à savoir, pour moi, une soirée dans un restaurant africain. Madeleine fait partie de ces femmes-là. Au fond, ce n’était pas grand-chose, si l’on veut, mais cela m’a fait mille fois plus plaisir que ne m’auraient fait n’importe quel cadeau démesuré, ou tel rassemblement organisé de tous les amis… Au lieu de cela, donc, nous étions en tête à tête, au Savane. Nous avons mangé des acras en écoutant de la musique camerounaise... Nous avons regardé ensemble les serveuses se déhancher, danser même, en nous servant les plats. Puis n’y résistant pas, nous nous sommes levés et avons esquissé un petit coupé/décalé. Une serveuse et la patronne en personne nous ont imités, c’était craquant ! Sur un écran plat, derrière les musiciens, il y avait des antilopes et des lions qui se couraient après. De grandes blacks passaient quelquefois nous jetant des regards profonds comme des divans. Madeleine était en face de moi. Elle portait une robe noire très habillée, très décolletée aussi, magnifique, impériale... Et soudain j’ai repensé à la photo que j’avais prise d’elle la semaine dernière, dans un hôtel de Caracas, après que nous eûmes fait l’amour. Elle était sur le ventre, assoupie, dans une position involontairement lascive. J’ai sorti mon appareil et je l’ai prise sans flash, dans la lumière orangée d’une chambre battue par les vents. Surprise ! en regardant l’écran : sa peau était noire, la pénombre l’avait muée en négresse. Je lui ai montré la photo, elle était aussi troublée que moi par le résultat… « Eh bien voilà, c’est fait, lui ai-je dit, tu as vaincu, tu es devenue Celle qui résume en elle toutes les femmes que j’aime, tu es devenue ma Femme africaine ! ». Elle a souri du compliment, mais aussi de ma naïveté, et m’a dit, très doucement : « Aucune femme ne peut prétendre contenir toutes les femmes. J’admets que l’illusion – illusion d’optique – est parfaite sur cette photo, mais il serait illusoire, justement, de penser que je puisse t’apporter, seule, ce que tes petites amies t’apportent – au reste, c’est très bien ainsi, car la réciproque est vrai : en toi ne se résument pas tous les hommes possibles !… »

08 janvier 2008

Histoire de mes f... (2)

   Madeleine m’a fait remarquer – en se moquant un peu de moi – que mes « fiascos » (racontés en manière d’expiation dans ma note précédente) n’étaient pas de vrais fiascos, mais plutôt des liaisons inabouties, inconclues si l’on me passe ce néologisme… Je lui donne, à la relecture, entièrement raison; je fais amende honorable. N’aurais-je donc connu ces trois dernières années, me suis-je demandé, aucun fiasco véritable ? Et de chercher fébrilement dans ma mémoire, presque inquiet de cette anomalie qui me sépare du commun des mortels, quelles femmes m’avaient envoyé sur les roses récemment, quelles filles m’avaient ri au nez quand je les avais abordées, quelles nanas avaient répondu à mon sourire par une grimace d'incompréhension, etc. J’avais le temps de chercher, puisque nous avions douze heures de vol… En fouillant dans le passé, des épisodes, des scènes, puis des noms me sont revenus : je les ai notés sur un petit carnet (pour ne pas oublier) – on a vite fait d’oublier les moments d’opprobres et les expériences humiliantes pour les transformer en succès relatifs... Donc, voici ces histoires remémorées durant le trajet qui nous conduisait vers l’Isla de las Mujeres

 

Marie-Hélène. Abordée Gare du Nord. Superbe black de taille moyenne, hype à faire peur, vestimentairement (escarpins derniers cris) et technologiquement (portable dernier cri). Elle me prend tout de suite de haut quand je lui adresse la parole dans le wagon du métro. Elle me tutoie (ce que je déteste). « Parle pas trop fort, on va nous entendre !) – se prend-elle pour Naomi Campbelle ???

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Elle accepte du bout des lèvres une invitation à boire un verre (« J’ai un quart d’heure à tuer, ça tombe plutôt bien... »). Je choisis une terrasse sur le boulevard Saint-Germain. « Pas question! ça caille vraiment trop ici », tranche-t-elle (il est vrai que la terrasse se trouvait un peu à l’ombre). Je l’emmène au Rostand, mais elle  râle déjà parce que c’est trop loin, qu’il faut « marcher » (remonter la rue de l’Odéon qui fait environ 250 mètres). Une fois assise, elle me demande ce que je fais, et souris avec dédain quand je le lui apprends. Elle travaille, elle, dans l’Import-export. Elle habite Passy depuis qu’elle est toute petite (son père est dans la finance), et connaît par cœur toutes les boîtes branchées du huitième, dont elle me fait, à moi qui n’en connais aucune (« Quoi tu connais pas Le Milliardaire ? » etc.), une description circonstanciée. Notre conversation est sans cesse interrompue par des « super potes » qui ont des choses « super importantes » à lui dire. On nous apporte un kir mûre. « C’est pas un kir mûre, ça !  c’est un kir à la framboise... », dit-elle à la serveuse qui rougit. « Donne-moi un verre de vin blanc, ce sera plus simple ». Elle allume une cigarette. On lui rapporte du vin blanc (le meilleur) : elle le sent, elle soutient qu’il est bouchonné, et renvoie la serveuse une nouvelle fois. « Toutes des connes, ces serveuses ! ». Elle regarde sa montre, rallume une cigarette. En fait elle doit filer : un « rencard avec une copine »... Depuis une demie heure, je brûle de lui dire que c’est une petite pétasse ignarde, que sa vulgarité (de parole, de geste, d’opinion) a détruit tout le capital de charme, de beauté et d’élégance, que j’avais cru discerner en elle au premier regard. La conversation vient (enfin!) sur le terrain du sexe, de la séduction et de l’amour ; elle veut à nouveau m’en remontrer avec ses soirées people, ses clubs ultra privées, ses afters cocaïnés ; je fais l’étonné. Après qu’elle a fini son petit discours, j’entame le mien, bien décidé, n’ayant plus rien à perdre, à brûler mes vaisseaux. Avec une espèce d’euphorie intérieure, je lui dis froidement que je suis polygame (une dizaine de femmes en moyenne), que je baise de préférence avec deux (ou trois) femmes, que rien ne m’ennuie plus que ces nanas qui se la pètent alors qu’elles sont incapables de faire une pipe correctement. Bref, j’en rajoute un peu... mais il faut bien ça pour clouer le bec à cette petite garce. Elle ne bronche pas, encaisse, mais je sens à la fin une lueur d’effroi dans ses yeux. Elle ne me pose aucune question, continue  de fumer cigarette sur cigarette. Devant la station de taxi, je lui remets mon numéro de téléphone, sans lui demander (il va sans dire) le sien. Elle me dit : « pas sûr que je te rappelle… ». Heureusement, qu’elle ne l’a pas fait, sinon, je lui aurais vidé mon sac, comme je viens de le faire dans cette note !

(A suivre)

 

21 décembre 2007

Le libertin réconcilié

   J’ai vu coup sur coup deux spectacles qui m’ont fait réfléchir sur le libertinage : La Nuit de Valognes de Eric-Emmanuel Schmitt (1988), et Le Tannhäuser de Wagner (1845). Dans les deux cas, une trajectoire et une destinée similaires : celles d’un personnage, jouisseur invétéré, libertin impénitent, dont la société condamne les excès, et qu’elle parviendra à convertir aux saintes doctrines de l’amour social et conjugal : Don Juan revu par Schmitt (il faudrait plutôt dire, d'ailleurs, révisé), Don Juan l’homme au cœur de pierre et aux mille et trois femmes tombe amoureux, Don Juan découvre les joies supérieures de l’Amour (c’est un homme qui lui apporte cette révélation), Don Juan renonce à son génie de séducteur pour devenir un homme « normal ».

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Voilà donc Don Juan rangé (aussi bien ne mérite-t-il plus son nom – son titre – de Don Juan, puisqu’il n’est plus qu’un petit bourgeois sentimental en dépit de son homosexualité – mais quoi de plus banal, quoi de plus convenu que l’homosexualité aujourd’hui?…). Tannhaüser, qui s’est roulé des mois et des mois dans le stupre au Venusberg en douce compagnie (rien de moins que la déesse de l’Amour) est violemment rejeté par la société des hommes quand il y fait son retour, et n’y retrouve sa place, en dépit d’un laborieux pèlerinage à Rome pour expier ses « crimes », qu’in extremis (dans les cinq dernières minutes), par l’intervention divine. Bien sûr, nous aurions préféré que Wagner laissât Tannhaüser regagner le Venusberg, après son séjour catastrophique parmi les hommes, et qu’il y filât des jours heureux, sans plus s’inquiéter du regard de la Société. Mais nous étions en 1845, en plein romantisme moral, et il n’était pas question, alors, de laisser le héros entre les mains du Plaisir : il fallait, quitte à faire intervenir un Christ ex machina, que, comme le Don Juan de Schmidt, il se rangeât lui aussi du côté du Nouvel Ordre Amoureux, institué depuis la Révolution française. Cependant, ce que l’on peut pardonner à Wagner, on ne peut guère le passer à Schmitt, qui détourne, dénature, défigure, révise le mythe de Don Juan. Ce que Schmitt nous donne c’est en somme un Don Juan réconcilié, c’est-à-dire un Don Juan romantique, repentant, larmoyant, faible… le contraire de ce qu’il est par essence : libertin, sans scrupule, arrogant (il défie Dieu, et ne lui cède pas), en un mot: fort… Oui, j’en veux à Schmitt d’avoir tué le dernier mythe érotique qui nous restait, et de l’avoir accommodé à la sauce bourgeoise néo romantique. Oh, j’entends bien que ce Don Juan-là est plus touchant que l’autre, mais il est tellement plus bête... Je me souviens, il y a une dizaine d’années, d’avoir lu un livre d’Annie Lebrun (Les Châteaux de la subversion, 1982), dans lequel elle s’indignait que Balzac ait pu écrire un Melmoth réconcilié (1835). Pour elle, il s’agissait du symptôme inquiétant d’un retour à l’ordre (après le salutaire et libertaire XVIIIe siècle), d’une tentative de ramener à des proportions raisonnables la démesure de l’Homme. Don Juan et Tannhaüser, comme Melmoth, sont des personnages énergiques, habités par un désir sans limite, et par conséquent redoutables pour leurs semblables, menaçants pour la société, pour sa stabilité ; moralement, c’est entendu, ces personnages sont méprisants et condamnables ! Ils n’en restent pas moins que ce sont à nos yeux des figures vitales et des héros nécessaires pour les petits hommes que nous sommes, en ce sens qu’ils nous rappellent que nous sommes grands aussi quelquefois, que nous possédons aussi cet infini en nous, et que cet infini est à notre portée… bref, ces héros démesurés (comme Le Surmâle de Jarry) nous rappellent que nous ne sommes pas réduits à pleurer sur notre petitesse, condamner à la médiocrité, quand bien même elle prendrait les apparences grandioses de l’Amour divin ou humain.

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N’y a-t-il donc pas d’autre issue que le libertinage ? Faut-il au contraire se réjouir que Don Juan ait renoncé aux plaisirs variés de la séduction tous azimuts, pour lui préférer les joies sublimes et uniques de l’Amour. Non, il ne faut pas s’en réjouir, pour toutes les raisons que j’ai développées plus haut. Pour autant, je ne pense pas non plus qu’il faille nécessairement, comme on le fait toujours, opposer les deux attitudes (romantique et libertine). Oui, je dis et j’affirme, qu’il est possible d’être sensible tout en étant léger. Je déclare que l’on peut être volage et sentimental, que l’on peut à la fois conquérir et être conquis ; que l’on peut voler de cœur en cœur, sans craindre de se le faire voler. Je n’ai pas d’exemple dans la littérature (hélas!), mais rien n’empêche, dans la vraie vie, d’atteindre cet idéal... 

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