22 mars 2006
Elle était nue entièrement (par Pierre-Jean)
Hélène ouvrit la porte. Elle était nue entièrement avec des souliers dorés. Je joignis les mains, tant elle était belle.
Je n’eusse jamais cru qu’elle fût si belle. Je connaissais ses épaules, je connaissais bien ses mains, je ne les connaissais pas sur son corps nu. J’aimais depuis toujours la Chevelure mais la Chevelure était tellement plus sauvage et rougeoyante appuyée sur la réalité de la chair nue. Je ne connaissais du tout ses seins : ils étaient plutôt petits, mais non écartés, parfaitement gonflés et forts, les deux faons dont parle le Cantique. Je ne connaissais pas ses hanches, un peu plus larges que je ne les avais rêvées, et je voyais pour la première fois sa toison de couleur chaude, et enfin, il y avait ses longues jambes comme des bêtes superbes, chevaux ou lévriers, que l’on voit peintes sur les fresques.
Déjà je m’étais jeté sur elle. Je me regardais faire, avec une pensée impassible devant mon avidité, je me voyais être si vorace sur elle. Nous roulions ensemble sur le lit bleu. Hélène était athlétique et totalement faible ; au contraire la violence qui m’animait était formidable, aveugle ; c’est que, dans Hélène, le don et le sacrifice étaient tellement plus riches que ne l’était mon agression ! Je voyais tous ces détails. Cependant, par expérience, Hélène dominait mal ma fougue, mais la dominait ; et ceci la conduisait à son triomphe : quand, engagé en elle, trop vite je fus au bout. Elle dans le plaisir avait pris une grandeur antique, son masque s’était creusé et surtout aggravé, ses yeux avaient eu un bref retournement intérieur, après quoi sous ses regards étaient apparus deux grandes cernes, elle n’avait pas poussé un cri, et tout s’était apaisé dans la connaissance de son triomphe ; son triomphe qui était proprement : ma joie. Car après avoir tant vu, je ne voyais plus rien, j’étais livré. Ma joie se développait après la sienne, bien du temps après mon plaisir. J’avais franchi ! j’étais passé ! j’étais sauvé ! et cette femme vivante au corps de reine était à moi ! Et mon plaisir, ma joie me revenaient après la chose passée et je revivais cent fois plus joyeuse et voluptueuse la chose même, que j’avais faite. Vers la fin j’avais levé le bras en l’air comme un drapeau, je m’en souvenais ; je le lui dis, et elle : "Oui, tu as levé le bras, et tes doigts faisaient le signe d’atteindre une chose, et ta main accrochée était la plus splendide qui pût être au ciel." Elle me couvrait de baisers passionnés et j’avais droit à ces baisers et je les lui rendais tous. Je m’endormis sur elle. Lorsque je me réveillai il faisait grand jour et j’étais couché dans ma chambre.
Pierre-Jean JOUVE, Dans les années profondes (1935), Poésie/Gallimard.
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