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10 août 2006

L'Origine du Monde (I)

Thierry SAVATIER, L'Origine du monde. Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Bartillat, 2006, 235 p.

« Lorsqu’on écartait le voile, on demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsionnée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot au réalisme. Mais par un inconcevable oubli, [l’artiste] avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête. » Ainsi Maxime Du Camps décrit-il en 1881 par ce procédé ingénieux et extraordinairement malicieux (n’entend-on pas quatre fois le son « con » - le sujet de l’œuvre - dans ces quelques lignes) l’un des plus célèbres tableaux de l’histoire universelle de la peinture, et indiscutablement la toile la plus osée du XIXe siècle français : L’origine du monde de Gustave Courbet. Ce chef d’œuvre érotique, Thierry Savatier, nous en raconte l’histoire mouvementée, depuis sa naissance clandestine en 1865 jusqu’à son entrée officielle dans le Musée d’Orsay en 1995, où chacun peut venir désormais l’admirer en toute impunité, dans un livre que je ne saurais trop recommander aux amateurs d’art érotique et de... roman policier. medium_Photos_vacances_109.jpg
Car ce que nous apprend l’auteur, (qui certes n’est pas le premier à s’être laissé fasciner par le destin incroyable de cette petite toile de 55 cm sur 46, mais qui, grâce à une enquête très scrupuleuse, a pu en reconstituer année après année le destin rocambolesque), c’est qu’avant d’entrer dans le panthéon des œuvres immortelles de l’humanité, L’Origine du monde a suivi un chemin on ne peut plus tortueux, disparaissant pendant plusieurs décennies, réapparaissant comme par miracle à l’occasion de telle vente secrète ou telle exposition clandestine, se volatilisant de nouveau au point de faire croire à sa disparition définitive. À l’origine de L’Origine, on trouve un amateur raffiné d’art érotique, un certain Khalil-Bey, diplomate turc richissime venu à Paris pour dépenser ses 15 millions en parties fines et en tableaux coquins, qui, enthousiasmé par les peintures érotiques de Courbet (la Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie, et le fameux Sommeil, représentant deux lesbiennes après l’amour), mais frustré de ne pouvoir les acquérir, commande autre chose du même genre au peintre d’Ornans, qui s’exécute. Durant les années fastes du Second Empire, notre Turc organisera des fêtes somptueuses, où il dévoilera à quelques personnalités triées sur le volet (« dévoilera » est le mot, puisqu’il a pris soin de recouvrir l’œuvre d’un petit rideau vert, qu’il fait glisser à l’occasion) l’icône interdite. De ces privilégiés, Jules Goncourt ne sera pas mais, plus tard, après la ruine du propriétaire, quand l’œuvre sera passé dans d’autres mains, il aura la chance de tomber dessus par hasard, ce dont il rendra compte dans son Journal en décrivant ainsi ce qu’il voyait : « un ventre de femme au noir et proéminent mont de Vénus, sur l’entrebâillement d’un con rose ». J’arrête là mon compte rendu laissant au lecteur le plaisir de découvrir la suite des aventures de ce tableau - son exil à Budapest chez un collectionneur juif hongrois, son vol supposé par les nazis, son achat clandestin par Lacan, etc. - tableau dont Jacques Henric a dit à juste titre qu’il était « le nu le plus scandaleux qui ait jamais été peint ».

Commentaires

Ce tableau semble toujours être un "cas" à part, puisqu'après l'avoir d'abord exposé "discrètement" au fond d'une salle au musée d'Orsay, il est maintenant davantage mis en valeur seul sur un grand mur (de la même salle je crois). Doit-on le montrer, le cacher, l'entrevoir, semblent se demander les conservateurs du musée ?

Ecrit par : CASAN | 11 août 2006

Oui, T. Savatier rapporte justement quelques témoignages intéressants sur la gêne qu'il suscite; dans la deuxième partie de cette note, j'essaierai de dire pourquoi ce tableau reste, aujourd'hui encore, si "embarrassant"... En tout cas, j'ai très envie, après ce que j'ai lu, de le revoir. Je me dis, en passant, que cela pourrait être un magnifique lieu de rendez-vous pour des libertins amateurs d'art, non?

Ecrit par : Georges | 11 août 2006

Ce pourrait être un superbe lieu de rendez-vous... Hélas, ça fait un peu loin pour moi. Mais si un jour je monte à Paris, promis, on se donne rendez-vous là-bas !

Ecrit par : CASAN | 11 août 2006

Alors, Casan, n'oubliez surtout pas de nous le faire savoir à l'avance, afin que nous puissions vous recevoir avec tous les honneurs qui vous sont dus.
Sur la question des lieux de rencontre des libertins, il y aurait beaucoup à dire: les homos ont plein d'endroits de rendez-vous, à Paris, et dans toutes les villes françaises, dûment répertoriés... Nous rien! (Cap d'Agde à part!). Il faudrait creuser un peu cette question, proposer des choses... Sur le site "unsendeplus.com" ils indiquent certaines rues, mais cela me laisse sceptique. Je vais écrire un petit quelque chose là-dessus, et à la rentrée, choisir un lieu de rendez-vous fixe, pour d'éventuelles rencontres, pour les parisiens, et les gens de passage (quel dommage que vous soyez si loin!).

Ecrit par : Georges | 12 août 2006

Ah tiens, le Cap d'Agde, je ne suis pas très loin par contre... Voilà une bonne idée de lieu de rencontre ;-)

Ecrit par : CASAN | 12 août 2006

Bonjour Georges, bonjour lecteurs,

à propos de "l'Origine du Monde", de Courbet, je vous invite ardemment à lire le livre éponyme de Rezvani aux éditions Babel. C'est un roman absolument magnifique : écriture magnifique, sensualité, folie, étrangeté... et à travers cela une sorte d'histoire critique de l'art tout à fait passionnante.

attention : chef d'oeuvre !

Ecrit par : pierre | 06 octobre 2006

Merci de cette suggestion bibliographique, cher Pierre. Je vais aller jeter un coup d'oeil à ce livre.

Ecrit par : Georges | 06 octobre 2006

...

nous ne savons si vous aurez fait bon usage de nos divers conseils de lecture, mais il nous revient en mémoire un livre "érotique" qui parle de sexe, bien entendu, mais aussi de peinture, et de l'un et l'autre de façon tout à fait intelligente.

Il s'agit de "le dernier tableau" de José Pierre aux éditions La Musardine. Nous préférons vous prévenir que ça va très très loin... Cela se passe dans les année 50, à New York, dans le milieu des peintres "expréssionnistes abstraits"...

au plaisir
LetP

Ecrit par : LetP | 26 janvier 2007

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