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13 août 2006
Temptation (II)
Un serveur tiré à quatre épingles nous accueillit et nous installa à une table un peu en surplomb qui dominait la salle où étaient installés les instruments, en attente de leur musicien. L’endroit était en effet très douillet et faisait penser un peu, avec ses fauteuils de velours rouge et ses tables en ébène, à ces maisons closes du XIXe siècle, où les hommes aimaient à se divertir en compagnie de jeunes et belles personnes. Nous avons dîné excellemment en écoutant de la musique brésilienne très sensuelle, non sans jeter ici et là des regards curieux sur les couples qui s’installaient autour de nous, pour la plupart des touristes américains qui s’étaient mis sur leur trente-et-un. Il régnait dans ce petit cocon un tel climat de sensualité que nos conversations prirent insensiblement un tour libertin: il nous plut soudain d’imaginer que ce club était en réalité un lieu libertin ; qu’au cours de la soirée, nous verrions peu à peu les épaules se découvrir, des caresses s’égarer, les lèvres se rencontrer... Mais il était hélas improbable que tout basculât comme nous le souhaitions. Je fis part à Madeleine de mon regret que les espaces de sociabilité urbains fussent de nos jours si cloisonnés. Que les choses étaient mal faites ! Alors que le désir était le plus souvent absent, parce que prémédité, dans les clubs libertins où l’on pouvait il est vrai se livrer à toutes les débauches possibles, il surgissait de manière impérative, précisément là où il n’était pas convenable, et surtout concevable de le réaliser. Nous en étions là de nos réflexions amères et presque résignés déjà à poursuivre notre soirée dans un club pour étancher nos envies, quand surgit soudain un couple magnifique, qui s’installa à deux tables de la nôtre. Nous nous regardâmes aussitôt en poussant ensemble un grand soupir : la même pensée nous avait traversés au même moment. Que le sort était cruel ! Au moment même où, renonçant au Désir, nous options pour le Plaisir, celui-là nous revenait en pleine figure et nous scotchait à notre fauteuil. Nous les dévisageâmes avec attention: lui était grand, élancé, distingué ; elle, blonde, fine et sexy. « Tu ne trouves pas qu’il ressemble à Rupert Everett »
me dit Madeleine, « et elle à Scarlet Johannson »,
continuai-je, en éclatant de rire. Qu’on nous croie ou non, la ressemblance en effet était frappante. Leur présence à quelques mètres de nous produisit un tel effet que nous perdîmes d’un coup toute envie d’aller en club. « Et si nous restions ici encore peu... », dis-je à Madeleine. Elle hocha la tête en signe de complicité. Ainsi, sans nous le formuler véritablement, nous avions pris la même décision. Celle de choisir l’ombre pour la proie. Décision courageuse mais insensée, puisqu’elle nous condamnait à la tentation, sans espoir aucun de réalisation. Tour à tour, Madeleine et moi avons essayé de capter leur attention. Je réussis par inadvertance à croiser le regard de Scarlett, qui posa son regard d’ange sur moi puis se détourna. Madeleine, dont l’angle de vision était moins favorable que le mien, ne pouvait s’empêcher de pivoter à180 degrés pour les voir. Il eût fallu un miracle pour que ces deux belles personnes s’intéressassent à nous, et comprissent l’intérêt qu’on leur portait. Nos deux tourtereaux, dont des brides de mots anglais nous parvenaient de temps à autre entre deux notes de piano, bavardaient en tête en tête. – « Si au moins ils s’étaient assis à côté de nous, nous aurions pu leur adresser la parole! », dit Madeleine irritée. Un peu découragé par tant d'efforts non récompensés - car nous ne ménagions pas nos oeillades - je me levai pour aller aux toilettes. Quand je revins, Madeleine triomphante me souffla à l’oreille. - « Il m’a fait un clin d’œil » - « Ouah!... » fis-je impressionné. Dès lors, nous n'avons plus cessé de les épier. Cependant, la situation ne progressait guère, et nous ne voyions pas comment elle aurait pu évoluer en notre faveur, d’autant que face à eux, les deux chaises étaient occupées par un couple de vieillards qui n’en finissaient pas de terminer leur whisky. - « Dès qu’ils ont terminé, dis-je à Madeleine, je les aborde ! » - « Tu n’es pas sérieux », me dit-elle en prenant mon bras comme pour m’arrêter. Au moment même, où elle achevait sa phrase, les deux vieux se levèrent. Je sursautai, prêt à bondir. J’en fus empêché par un couple qui venait d’entrer et cherchait une place. « Tiens, tu l’as reconnu ? » fit Madeleine en me donnant un coup de coude, c’est Pascal Bruckner! ». Incroyable ! J’allais me faire piquer la place par le philosophe du Le Nouveau Désordre amoureux. Pour mon plus grand bonheur, un serveur s’interposa et le plaça un peu plus loin. Ouf ! la voie était de nouveau libre. Après quelques minutes de tergiversations, je me levai et j'allai droit sur eux. « Hello ! do you enjoy the music » fis-je d’un ton enjoué, quoique mal assuré.
11:25 Publié dans 1. JOURNAL | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
Commentaires
On a tendance à l'oublier, mais c'est vrai que l'atmosphère feutrée et enfumée des petits clubs de Jazz est propice à des divagations libertines, bien plus que les supermarchés "boum boum" du sexe pluriel.
Quand on pense "club de Jazz", on imagine tout de suite des images sensuelles en noir et blanc emplies de vamps hollywoodiennes de l'aprés-guerre.
Pour avoir moi-même pas mal fréquenté ces petits clubs du quartier latin, c'est vrai que j'y ai souvent fait fonctionner ma boite à fantasmes et que j'en venais à vouloir téléporter toutes ces effluves sensuelles dans les "clubs à viande" voisins.
D'ailleurs, certains ont bien su saisir l'impact cinématographique de ces ambiences sulfureuses.
Je pense au Lynch de Mulholland Drive et de Lost Highway ou même au Kubrick d'Eyes Wide Shut dont la départ de l'intrigue se déroule...dans un club de Jazz !
Ecrit par : Lucien | 13 août 2006
Excellente remarque, je n'y avais pas pensé. Après tout, dans club de jazz, il y a le mot "club"...
Ecrit par : Georges | 13 août 2006
Comme c'est juste, Lucien, pour ma part je suis nostalgique des tenues que les femmes portaient alors, ces "vamps hollywoodiennes" qu'a si bien peint Jack Vettriano. J'aimerais pouvoir m'habiller avec une robe fourreau et de longs gants, mais je n'ose pas et cela serait aujourd'hui un peu ridicule...
Ecrit par : Madeleine | 14 août 2006
... je reviens encore pour vous poser, cher Lucien, une question : peut-être saurez-vous nous renseigner sur ce slow, "temptation", à la musique obsédante ? nous n'avons pu retrouver sa trace (mais peut-être a-t-il été écrit spécialement pour le film).
Ecrit par : Madeleine | 14 août 2006
Merci pour le film...hier soir, j'ai emmené ma femme sur vos pas. Passage devant l'église, mais la chanteuse aux yeux verts devait subjuguer en d'autres lieux. Scéance ciné avec un surprenant Trintignant, des actrices magnifiques, et une réalisation impeccable. Et enfin Bilboquet dans lequel nous ne sommes pas entrés: il y avait moins de Rupperts et de Scarlet et un peu plus de sosies de Barbara Bush et de JR ce soir là. Il n'empèche il n'empêche...on y reviendra, l'adresse ayant l'air vraiment sympa.
Quant à "Temptation"...cela a été difficile mais il s'agit de Mario Nascimbene et Teddy Reno. Quasiment impossible à trouver à l'achat. Que ne ferait on pour des gens qui suscitent des débuts de pélerinages dans le quartier latin? :-)
Ecrit par : Sébastien | 16 août 2006
Extrait d'une conversation avec un fidèle de Nolda (13/08/06):
- Lui: "Ce qui distingue, selon moi, ce blog des autres...
- Moi: "...c'est la qualité exceptionnelle des commentaires!
- Lui: ...
- Moi: "Vous ne verrez nulle part ailleurs, dans des blogs qui traitent de ce sujet, des commentaires aussi bien écrits, aussi raffinés, aussi précis. C'est ma grande fierté! 600 commentaires, tous plus vivants et passionnants les uns que les autres.
Ecrit par : Georges | 16 août 2006
Alors là, grande satisfaction en effet car non seulement vous nous retrouvez cette référence introuvable (dommage, car on aurait pu rajouter une ambiance musicale à cette note), mais en plus vous anticipez sur mon projet de guides touristiques très personalisés de notre chère capitale… Vous venez de gagner à l'unanimité (n'est-ce pas Georges ?) le prix du meilleur lecteur de notre blog (remis en jeu chaque semaine, attention !).
Ecrit par : Madeleine | 16 août 2006
Oui, cher Sébastien, je confirme, nous vous attribuons le Prix du Meilleur Lecteur (si vous voulez savoir quelle en est la récompense, joignez-nous par email).
Ecrit par : Georges | 16 août 2006