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12 octobre 2006
Stabat Mater
Un homme d'Eglise de mes amis - l'abbé M.-B. de S. - m'envoie cette prière que je soumets, Ô lecteur, à votre méditation matutinale
Le Stabat mater dolorosa (« La Mère de douleurs se dresse debout ») est une élégie sensuelle et délicieusement perverse qui s’est glissée au sein de l’hymnaire catholique. Cette déploration donne la parole à un pieux fidèle qui se lamente des souffrances de Marie au pied de la Croix. Cette sequentia est notamment récitée lors de la messe de Notre Dame des Sept Douleurs dont l’iconographie — une vierge au corps transpercé de sept glaives — n’est guère moins troublante que les chants.
Il faut avoir vu, le vendredi avant la Passion ou le 15 septembre, en certains villages d’Italie ou d’Espagne, sept hommes de la paroisse planter chacun avec vigueur sa dague dans la grande statue dédiée à la vierge de ce patronyme, au sein d’autant de cons symboliques préalablement taillés dans le bois, pour ressentir dans toute sa force l’allégorie sexuelle du culte de la Mater dolorasa. Inconsciemment, l’Eglise a rassemblé dans la Vierge de douleur, tous les fantasmes qu’abritent de leur ombre le culte marial et la dévotion aux souffrances de la Passion. Il existait autrefois un culte du « Spasme de la Vierge au pied de la Croix », qui fut hélas aboli, car Marie ne devait point avoir défailli. Marie, réceptacle physiquement inviolé, devient l’hôte, la châsse, la médiatrice des désirs voluptueux et cruels d’autrui. Si Jésus nu en Croix et Sébastien transpercé de flèches sont les intermédiaires des désirs érotiques féminins et pédérastiques, la Mère de douleurs accueillent ceux du commun des mâles. L’Eglise catholique est riche en icônes homoérotiques mais avare en matière de fantaisies hétérosexuelles. Rendons-lui grâce pour celles qu’elle daigne accorder dans sa magnanimité : Ô sainte transgression! Ô perverse mystique! L’extase religieuse et érotique s’unissent en ce jour bienheureux.
On songe à Georges Bataille. Et, en effet, il n’est guère meilleure illustration de ses théories que cette hymne. Se peut-il que ses interprètent aient parfois eu quelque conscience de ses ambiguïtés ? Si tel fut le cas, s’ajoute alors la jouissance transgressive du blasphème. Ici la violence du plaisir est à la mesure de la solidité de la norme — quoi de plus fort que la norme religieuse — qui est violée. Est-il bien nécessaire de s’attarder sur la symbolique du glaive ?
Cujus animam gementem, Son âme qui gémit,
Contristatam et dolentem, Triste et dolente,
Pertransiuit gladius. Un glaive la pourfend.
Ici, le uis (uim à l’accusatif), qui désigne la force virile, peut avoir une connotation sexuelle, et il se pourrait qu’il en possèdât une dans l’esprit de l’auteur, au moins inconsciemment :
Eia mater, fons amoris, Hélas! ô mère, source d’amour,
Me sentire uim doloris Fais-moi sentir la force violente de la douleur,
Fac, ut tecum lugeam. Pour qu’avec toi je pleure.
La Vierge majestueuse devient ici une maîtresse terrible qui n’accorde à ses soupirants de jouir avec elle de son propre tourment qu’à ceux d’entre eux qui la supplient avec force gémissements :
Virgo uirginum praeclara, Glorieuse Vierge entre toutes les vierges,
Mihi iam non sis amara : Ne me sois pas rigoureuse :
Fac me tecum plangere. Fais que je pleure avec toi.
Les blessures du Christ – qui pousse un grand cri de délivrance sur la Croix (comme le rappelle l’hymne) –, celles de l’âme de la Vierge médiatrice, et celles du fidèle ne font plus qu’une seule extase :
Fac me plagis uulnerari, Fais que je sois blessé de ses plaies,
Fac me cruce inebriari, Enivre-moi de son tourment,
Et cruore filii. Et du sang de ton Fils.
On touche du doigt à l’érotisme religieux de la fin du Moyen Age. Il est intimement lié à la découverte du moi et à la valorisation de l’émotion douloureuse qui marquent ce temps. Le Stabat était une des pièces favorites des Flagellants. Mais si l’hymne est médiévale, son iconographie se répand dans le sillage de la Contre-Réforme. Les Vierges transpercées d’épées sont un fruit exemplaire de l’esthétique baroque.
D’aucuns pourraient penser que les connotations érotiques de cette hymne ne s’adressent qu’à des personnes dotées de singuliers penchants. Il n’en est rien. On me pardonnera cette banalité, mais la douleur, l’entrave, la contrainte, la soumission, l’abandon, la domination, sont des composantes essentielles du plaisir amoureux, sans qu’il soit du tout nécessaire de recourir pour autant à des réalisations criminelles ou à des mises en scène artificielles ! Une pointe de douleur se mêle toujours à la jouissance. Qui n’a fait l’expérience de la délectation cruelle, infligée ou subie, qui accompagne la conquête ou l’abandon amoureux ? — telles sont les joies de la chasse ! Les ébats galants d’un homme et d’une femme ne peuvent faire autrement que de jouer — tant pour la souligner que pour la subvertir — de la hiérarchie du pénétrant et de la pénétrée. Les fantasmes qui habitent le Stabat, sont, pour le communs des mortels, une icône, aux traits certes forcés, des passions amoureuses les plus habituelles. Ce sont ces passions que nous retrouvons ici dépeintes, à la fois de manière paroxystique et mystique (au sens premier de « caché »), la jouissance propre à la transgression religieuse brochant sur le tout.
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