29 octobre 2006

Le Sexe sans la Séduction (Les Chandelles: prologue)

Il y a à l’échec d’une soirée en club libertin des causes multiples. Celui d’hier soir mérite ce mot sévère, quand bien même il ne saurait être confondu avec le fiasco de L’Overside, il y a six mois. De cet échec nous portons forcément une part de responsabilité. Il y a les gestes, sur place, qu’on aurait dû faire et qu’on n'a pas fait, qu’on se reproche, en sortant, ou le lendemain, de n’avoir pas fait, par je ne sais quel réflexe de pudeur – absurde en ces lieux ! Il y a cette chance, surtout, (je le dis pour tous ceux qui sortent rarement comme nous) qu’il faut absolument mettre de son côté pour ne pas risquer de passer bêtement à côté de sa soirée : en l’occurrence, l’une des erreurs que nous avons commise hier soir, par excès de délicatesse vis-à-vis de notre baby-sitter, c’est de ne nous être imposé mentalement une limite de temps pour ne pas la laisser veiller toute la nuit. Résultat : passé minuit, un compte à rebours inexorable a commencé de se déclencher dans nos têtes, nous privant de cette liberté enivrante de la nuit, où tout peut arriver, quelle que soit l’heure ; hier soir, justement, nous sommes tombés dans cette logique infernale du "Il faut que quelque chose se passe entre minuit et deux heures"... Et il ne se passa rien; rien en tout cas qui soulevât notre enthousiasme, rien de magique, comme ce que nous vécûmes naguère au No Comment certains soirs. A ces raisons conjoncturelles (excusez cette terminologie un peu froide – mais ce matin, alors que j’écris ces lignes j’ai à cœur d'analyser rigoureusement ce qui s’est déroulé il y a quelques heures seulement, avant de passer au récit des "faits"), raisons qu’il ne faut pas surtout pas sous-estimer par ailleurs tant la réussite d’une soirée libertine tient à un cheveu, il y a des raisons structurelles, que nous avions parfois subodorées, voire ressenties, mais qui jamais ne nous étaient apparues sous un jour si clair, j’allais dire si cru, que cette nuit. Cette raison tient dans une seule formule, qui m’est venue sur le chemin du retour tandis que tristement nous regagnions, à pied, faute de taxi, notre logis: « Le sexe sans la séduction ». Passé le moment des petits reproches réciproques (car évidemment lorsqu’une soirée ne se déroule pas comme prévu, on a tendance à rendre l'autre responsable de l'échec: « Tu n’as pas été assez entreprenant avec moi », « Tu t’es montrée trop passive, ou trop froide », etc.), nous sommes tombés d'accord sur le diagnostic et nous sommes posé les mêmes questions : Pourquoi, alors que les conditions semblent idéalement réunies (un cadre magnifique, des gens triés sur le volet, des esprits ouverts à toutes les audaces, et des corps offerts à toutes les sensations – et qui sont même venus pour cela) pourquoi, donc, cela ne fonctionne-t-il pas ? Pourquoi ces regards mornes, pourquoi cette tristesse profonde au-delà de l'enjouement de façade? Pourquoi, surtout, cette indifférence totale des uns pour les autres ? La réponse n’est pas difficile à trouver quand on y réfléchit un peu, mais marquons d’emblée combien elle est d’une féroce ironie au regard de l’image que veulent donner les professionnels du libertinage et les industriels de l'échangisme. Dans la présentation que fait « Valérie » de son établissement le mot séduction revient avec une régularité presque écoeurante. A l’en croire, nous serions dans le temple de la Séduction avec un grand « S » ; et il est vrai que, si l’on n’a jamais mis les pieds dans un tel endroit, on peut se laisser piéger par ce discours de la séduction. Dans les faits, ce lyrisme à trois sous ne tient pas une seconde! Que se passe-t-il dans une boîte échangiste telle que Les Chandelles, qui pousse jusqu’à ses limites l’absurdité du libertinage horizontal : les couples ne cherchent pas du tout à séduire, ils sont enfermés dans leur bulle, ils fuient les regards : ils sont en représentation ; qu'attendent-ils? Qu’on vienne les aborder ; mais ici, personne n’aborde personne. Blottis l’un contre l’autre comme des petites animaux effrayés, ils adressent, assis ou debout, aux couples qui passent, des sourires gênés; on fait semblant de vivre quelque chose de fort; on réalité, on s’ennuie ; sur la piste de danse, c’est l’indifférence générale et l’indifférenciation radicale. Qu'on soit beau ou laid, chacun met un point d’honneur à ne pas voir l’autre, à ne pas montrer qu'il est séduit ou intéressé. Gâchis monumental des possibilités d'intrigue. Sabotage du marivaudage. La machine désirante ne s'enclenche pas. Elle est enrayée. Il ne faut pas aller chercher bien loin les raisons de ce blocage: Pourquoi me donnerais-je la peine d’attiser la convoitise, ou de répondre aux invites du désir? N’aurai-je pas l’occasion tout à l’heure, sans faire le moindre effort, si je suis habile, de caresser cette cuisse qui me frôle, de peloter ce sein qui m'aguiche, en m’épargnant tout le discours préliminaire, tout le protocole d’approche. Ici, réside la faille du système libertin horizontal (saunas mixtes, boîte privées, etc.): la séduction ne peut prendre son essor, tuée qu’elle est dans l’oeuf par la perspective de la consommation imminente, "à la sauvette", sans prise de risque, selon la méthode presque universellement appliquée - mélange de lâcheté, d’hypocrisie et de délicatesse - du «proche en proche» (un bout du doigt, puis une main, puis le reste, le tout pouvant prendre pas mal le temps...). Aussi, cet endroit est-il, paradoxalement, le dernier endroit où l’on peut rencontrer quiconque, quand bien même c’est le premier endroit où l’on peut pénétrer n’importe qui. Sans transition aucune – et c’est bien cela qui est stupéfiant dans ce fonctionnement – on passe d’un univers de la séparation absolue - le "coin dansant", où les couples sont comme des atomes qui glissent les uns sur les autres sans jamais fissionner, ni à plus forte raison fusionner ! - à un univers de la proximité anonyme et de la promiscuité sexuelle, fonctionnant sur la base du seul contact de l'épiderme (c'est le fameux "coin câlin" , expression qui à elle seule, par son caractère infantile, traduit et trahit le désir sexuel non assumé).

Sexe sans séduction,
Morne plaine.
Séduction sans sexe
Mont inaccessible.


(nous raconterons dans le prochain post le déroulement complet de cette soirée qui justifie cette réflexion un peu désabusée sur le libertinage en club).

Commentaires

Habitant en province, je regrettais un peu de n'avoir pas eu la possibilité de venir. Je trouvais intéressant l'idée de faire des rencontres, justement, de découvrir les auteurs de ce blog.
A la lecture de ce texte, toutefois, je constate que je n'ai rien manqué. Mais je lirai avec plaisir le post exposant le déroulement complet de la soirée, pour avoir une meilleure vision de l'expérience offerte par ce club.

Au plaisir, donc, de vous lire à défaut de pouvoir vous parler et vous écouter de vive voix,

C.T.

Ecrit par : Clown Triste | 29 octobre 2006

Bonjour Madeleine et Georges,

Nous sommes vraiment désolés de lire que cette soirée tant attendue se soit déroulée... mais la colère vous rend lucides, c'est tant mieux, un peu trop catégoriques peut-être, et c'est dommage.

Ce qui est très courageux de votre part c'est de vous exprimer à chaud et franchement, au risque de passer auprès de certains de vos lecteurs pour des "loosers" qui plantent bêtement leur soirée... pour notre part, vous avez tout notre respect. Si d'aventure vous relisez nos commentaires "alter-libertins", vous comprendrez peut-être mieux ce que nous avons voulu faire partager.

Nous vous écrirons sur votre mail pour vous dire quel soir de la semaine prochaine nous serons au No Comment. Pas la peine d'attirer les cyber-maniaques et autres goujats.

"si nous nous plaisons nous nous reconnaitrons"

bien à vous

Laure et Pierre

Ecrit par : pierre | 29 octobre 2006

Bonsoir,

je vis actuellement une histoire trés particulière, avec un homme de 20 ans plus âgé que moi... Je sens que tout doucement, nous sommes en train de glisser vers le libertinage. Peut-être nous rencontrerons-nous un jour !
Votre article est vrai et il faut aussi que des personnes comme moi, qui ne connaissanent rien de ces clubs, sachent que ce n'est pas toujours l'extase...

Ecrit par : C&M | 30 octobre 2006

Bonsoir chers G&M...

Je suis déçue de lire que la séduction n'a pas été au rendez-vous lors de votre soirée. J'espère que ce n'est qu'une situation isolée. Ce qui m'attire dans le libertinage, c'est principalement le jeu de séduction. Je dois sentir que je séduis et être séduite avant d'avoir envie d'aller plus loin. Je ne me sens pas attirée par "le sexe pour le sexe", du moins pas pour le moment.
Quant à la passivité de certains couples, je peux la comprendre. Etant moi même timide, je ne sais pas encore si je serai capable de "faire le premier pas", de séduire ouvertement un homme/couple. Séduire quelqu'un, c'est comme lui faire une promesse qu'il se passera plus (en tout cas c'est souvent interprété ainsi), et on ne sait pas toujours si on tiendra cette "promesse".
Alors peut être ferai-je partie un temps de ces couples "peureux", avant de me lancer, sans me préoccuper de ce qu'il se passera ensuite....

Lenamars

Ecrit par : lenamars91 | 30 octobre 2006

Comme me le disait Madeleine en sortant des Chandelles samedi soir, "j'en viens à me demander si ce que nous avons vécu au No Comment ne relevait pas du miracle"... On peut céder au découragement après une soirée "plantée", mais il ne faut pas s'en tenir là. Il faut aller plus loin, et chercher les causes de l'échec.

Ecrit par : Georges | 31 octobre 2006

Bonjour,

Je voulais saluer votre démarche que je trouve plutôt audacieuse. Dommage que l'expérience ne se soit pas révélée aussi excitante que prévu...

Je n'ai pas une grande expérience des clubs mais j'en suis arrivé à la même conclusion : ce n'est pas un lieu de rencontre. J'ai été très étonné de la froideur des gens que j'y ai croisé. Je pensais être mal tombé. Votre témoignage m'apporte un nouvel éclairage...

Ecrit par : Stéphane | 31 octobre 2006

Je repasserai plus souvent, merci

Ecrit par : sextoys | 05 novembre 2009

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