31 octobre 2006

Chandelles: première soirée (1)

   Comme tout le monde (et ce monde comprend aussi bien ceux qui pratiquent le libertinage que ceux qui l’ignorent), nous avions entendu parler des Chandelles, bien avant que l’idée nous eût traversés d’en franchir le seuil. C’est, de loin, le club libertin le plus fameux de Paris, le plus redoutable aussi, en raison de la sélection drastique qui est opérée par la tenancière. Prudents, nous avions soigneusement évité ce club lorsque nous avons décidé de faire nos premiers pas dans le libertinage, par crainte de l’affront: il n’y a rien en effet de plus traumatisant pour un couple qui veut s’initier à la chose que de se voir refuser l’entrée dans une boîte échangiste... C’est dire que samedi dernier, tandis que nos pas nous menaient vers la devanture discrète des Chandelles, nous n’en menions pas large. Etant d’un tempérament optimiste, je ne doutais pas que nous ne passions sans ambages ses fourches caudines. Madeleine, moins sûre d’elle, était fébrile. Elle avait appris le « dress code » par cœur; elle savait notamment que la sélection s’opérait sur des détails vestimentaires (jean proscrit , chaussures de marque, etc). Son appréhension ne devait pas se révéler sans fondement. Parvenu au n°1 de la rue Thérèse, nous pénétrâmes dans une pièce exiguë où s’entassaient déjà quatre couples. Dans ce cagibi infâme, indigne d’un établissement de cette classe, on nous fit patienter cinq bonnes minutes. Comme des élèves avant un examen, chacun regardait ses pieds et révisait sa leçon. Je ne pus m’empêcher en mon for intérieur de rire de la situation (il y aurait par parenthèse une excellente comédie à écrire sur le monde libertin, tant les ridicules y abondent). Madeleine, elle, demeurait impavide : elle s’était souvenue que ce « sas » était sous surveillance vidéo, et que, tandis que nous attendions sagement comme du bétail, des gens à l’intérieur nous regardaient, nous inspectaient, nous jaugeaient, nous scrutaient, nous jugeaient… Soudain la porte s’ouvrit. Un type portant queue de cheval et visage bistré, nous salua à peine. Sans même jeter un oeil à nos compagnons d'infortune, il pointa un doigt assuré vers Madeleine et moi, et décréta avec un ton d’importance : « Vous entrez! », puis aux trois autres couples, sur un ton faussement interrogatif : « Vous patientez quelques instant? ». Nous ne nous fîmes pas prier et entrâmes dans la boîte. L’entrée richement décorée, baignée dans une douce pénombre, tranchait vivement avec la lumière crue de notre petite étable à l’immonde crépi écru. Tandis qu’on nous invitait à nous débarrasser de nos vêtements, j’entendis distinctement le cerbère latino dire à un des couples :
- Je regrette messieurs dames.
- Mais nous avons réservé !
- Je regrette...
- Viens, chéri, on s’en va !
- Quant à vous, Madame, désolée, vous ne pouvez pas entrer, Valérie ne veut pas de bottes dans son établissement. Nous pouvons éventuellement vous prêter des chaussures...
Je n’en revenais pas de l’aplomb avec lequel cette espèce de petit kapo sévissait, jouissait de son pouvoir de discrimination. J’étais outré du procédé, mais dans ma lâcheté (que je me reproche aujourd'hui), je me trouvais tellement soulagé d’être entré que je me tus. En même temps, ce à quoi j’avais assisté là, et dont je n’aurais pas dû me montrer trop surpris tant les témoignages sur le sujet abondent dans la presse et sur les forums, déclencha chez moi une animosité sourde à l’égard du personnel. Cette ségrégation scandaleuse devait se révéler, rétrospectivement, l’une des explications les plus plausibles du manque de chaleur du lieu, de son inaptitude à générer du désir, de son aptitude au contraire à produire de l’indifférence blasée : passée la piteuse jouissance d'avoir réussi l’examen de passage, les forces du désir me manquèrent pour connaître la vraie Joie…

(suite)

 

Commentaires

ça ne donne pas du tout envie de passer le cap d'aller aux Chandelles...

Ecrit par : C&M | 31 octobre 2006

Je vous avais prévenu cet été qu'il y a 2 catégories d'humains: ceux qui sont entrés aux Chandelles et ceux qui n'y sont pas entrés.
Félicitations, je vois que M. a bien respecté le "shoe code" (ici, on ne parle même plus de dress code).
Du coup je n'ose imaginer son calvaire du retour au bercail à pédibus (c'est du vécu)...

Ecrit par : Lucien | 31 octobre 2006

Très instructif !

Je comprends le désir de selection à l'entrée. Mais à ce point ! Comment créer de la convivialité dans ces conditions ?

Ecrit par : Stéphane | 31 octobre 2006

Bonjour,

Nous devons faire partie d'une 3ème espèce d'humains puisque nous sommes entrés 2 fois aux Chandelles et qu'on nous à "boulés" 2 fois... Etre refusé à l'entrée fait partie du "jeu" de la "sélectivité" et nous acceptons le principe. Malheureusement, rien de ce que nous avons vécu à l'intérieur ne nous a convaincu de tenter l'aventure une 5ème fois.

Ecrit par : Pierre | 31 octobre 2006

Me voilà pleinement rassuré : de toute évidence, cet endroit n'était pas pour moi et il aurait été bien malvenu de faire le voyage depuis la province pour me faire refouler à l'entrée et n'avoir pas le plaisir de vous voir.

Peut-être une autre fois, lors d'une rencontre plus habillée dans un endroit moins "select"...

C.T.

Ecrit par : Clown Triste | 31 octobre 2006

Bonjour,

habitué des chandelles, je voudrais juste nuancer votre expérience. moi aussi j'ai attendu parfois 10 minutes avant de rentrer, mais c'est souvent parce que jimmy est occupé ou en bas et ce n'est pas parce qu'il y a "une période d'observation".

mais il est vrai qu'il y a une sélection basée sur l'élégance, le charme et le côté sexy pour les femmes.

Ecrit par : enzo | 04 septembre 2008

et c'est pourquoi je préfère les saunas et hammams, de préférence ouverts à toutes les sexualités (hétéro, homos, trans, hommes seuls, femmes seules, couples) où règne une atmosphère chaleureuse, sans dress ni shoe code, et où l'on rencontre souvent des personnages intéressants, même quand le désir n'est pas présent, ce qui peut évidemment arriver. Il y a un côté "bon enfant" à mille lieux du snobisme de certains clubs.

Ecrit par : françoise | 19 décembre 2009

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