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10 décembre 2006
Dialogue de deux novices, par l'abbé de S.
Dialogue de deux novices du Couvent de G... transcrit fidèlement par Monsieur B. abbé de S.d'après une relation très exacte de Sœur Félicité de L... (Ie partie)
Sœur Félicité — Ah ma chère sœur, j’aimerais te narrer la singulière aventure qui me survint tantôt, et dont j’éprouve encore un vif embarras. Ma conscience me pèsera moins si je puis me confier à une amie, bien que je m’en fusse déjà ouvert auprès de notre confesseur M. de B…, abbé de S… Seulement, il faudra me promettre de garder le silence le plus absolu sur ces événements.
Sœur Angélique — Ma chère, je suis ton amie, et tu peux épancher ton cœur auprès de moi autant qu’il te plaira. Je suis toute ouïe et ne dirai mot.
— Eh bien voilà toute l’affaire. Je me trouvais en cellule, occupée de me prodiguer cette sorte de caresses que nous ne croyions jusque-là, toi et moi, si coupables, lorsque la révérende mère des novices me surprit dans l’état que tu imagines. Je me trouvais alanguie sur mon lit, poussant de légers soupirs, ma robe et ma chemise remontées jusqu’en haut des cuisses et la main où elle ne devait point se trouver. Sur le point de m’abandonner entièrement au plaisir, notre mère poussa l’huis qui demeurait entrouvert, ainsi que le veulent nos constitutions. Elle n’éprouva guère de peine à me convaincre de mon crime.
— Que fit-elle alors ?
— Je prétendis pour ma défense que j’avais éprouvé des vapeurs. Encore, le fis-je avec précipitation, en balbutiant et les yeux baissés, ce qui, certes, valaient tous les aveux. Hélas, mes pitoyables raisons achevèrent de la fâcher tout à fait ; les traits de son visage, d’ordinaire si harmonieux, déformés par le courroux, elle fulmina : « Assez de mensonge ! Je vous épiais. Vous vous livriez à des gestes coupables qui offensent le saint habit dont vous êtes revêtue, et qui outragent davantage encore notre Seigneur devant qui vous fîtes vœux de chasteté. Il s’en fallut de peu que vos doigts n’obtinssent cette sorte d’extase charnelle que votre saint état vous refuse absolument ». Je me jetai à ses genoux sans plus attendre, me refusant à nier davantage : « Ah ma mère », lui dis-je, « avec quelle aisance vous me confondez. J’implore votre indulgence. »
— Sans doute notre révérende mère, qui ne cesse jamais d’ordinaire de te témoigner les marques de l’amitié la plus vive, fut-elle touchée de ton humilité ?
— Au contraire : « L'aveu candide de votre péché », gronda-t-elle, « vous eut valu un prompt pardon, mais j’enrage de vos puérils mensonges derrière lesquels vous retranchâtes d'abord. Croyiez-vous pouvoir m’abuser de la sorte ? Sotte ! Il est bien tard maintenant pour fléchir mon ire. Votre repentir tardif, où la seule crainte du
châtiment tient lieu de remords, m’encourage de sévir avec la plus extrême rigueur. »
— Ne tentas-tu point de lui dire que tu demeurais jusque-là dans une ignorance relative de la gravité de ton crime, et que tu te trouvais alors sous le joug d’une passion impérieuse, bien compréhensible à nos âges ? Après tout, elle n’est que de quelques ans notre aînée.
— Ce sont bien les raisons que je tentais alors de lui faire entendre : « Ma mère, pardonnez-moi, je vous en prie », suppliai-je de plus belle, « j’ignorais dans ma jeune innocence que ce fut si grand péché que de se délasser ainsi. » Mes propos, cependant, bien loin de produire l’effet escompté, mirent le comble à sa fureur. Elle
déclara que je me moquais d’elle, et que mon ignorance entretenue, loin de m’excuser, était elle-même fort coupable ; sur quoi, elle me saisit les cheveux, faisant voler mes voiles et ma guimpe, avant que de me
souffleter.
— Mon Dieu ! Notre mère, si douce, si compatissante, si indulgente...
— Dès lors, je ne pus retenir davantage mes larmes : « En vérité, je suis bien faible »,hoquetai-je, « et le courage ne me fut jamais en partage. Voyez : je sanglote comme une enfant. Mon cœur est navré de vous avoir causé un si grand déplaisir. » Mais la confusion de mes propos, engendrée par le complet désarroi dans lequel je me trouvais plongée, ne parvenait qu’à faire atteindre de nouveaux sommets à sa colère. « De grâce, ma sœur, cessez ces grimaces ridicules. Que pensiez-vous obtenir ainsi de moi, sinon que j’enrageasse davantage ? Voyez à quelles extrémités vous me contraigniez ». Sans cesser de me morigéner de la sorte, ni de lâcher mes cheveux, elle me secouait la tête de droite et de gauche. Quel cruel spectacle je donnais ; sans voile ni guimpe et le visage inondé de larmes.
— N’y avait-il donc nul moyen de toucher son cœur ?
— Non, j’eus beau implorer sa grâce et lui remontrer qu’elle me faisait du mal, cette Furie me rétorqua que c’était pour mon bénéfice : « Ignorez-vous que nous sommes ici, vos très révérendes mères et moi, pour vous éduquer à la sainteté. Quant à moi, je n’ignore pas que votre génération est imbue des principes de M. Rousseau. Sachez, ma sœur, qu’ils n’ont point court entre ces saints murs. Nous vous contraindrons, s’il le faut, à
faire votre salut. Nos constitutions m'accordent plein pouvoir afin d’entraver vos mauvais penchants. Certes, il eut
été préférable que votre repentir naquît du pur amour et non d’un vil effroi, mais votre salut éternel nécessite que l’on vous dresse. » Disant cela, elle me souffleta derechef, enserrant toujours mes cheveux. « Petite gourgandine ! » poursuivit-elle, « Pensiez-vous que vos traits angéliques suffiraient à m’aveugler ? Prosternez vous tandis que je dénude votre dos. Il est temps que j’administre un remède à vos passions criminelles. »
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