06 mars 2007

Autrement chez soi (2)

   Devant les yeux écarquillés de Madeleine (et mon air estomaqué), notre majordome se ravisa, puis, agitant ses petits bras en tous sens, se confondit en excuses : « Oh ! Pardon, Pardon, PAR-DON…. je vous ai prise pour une autre femme qui est venue la semaine dernière... Vous lui ressemblez, tellement, tellement, comme deux gouttes d’eau ! COMME DEUX GOUTTES D'EAU. » répéta-t-il en posant ses paluches sur les hanches de Madeleine. Tandis qu’il continuait d’égrener son chapelet d’excuses, je jetai un coup œil autour de moi. medium_es.jpgAu premier abord, on ne remarquait rien d’extraordinaire : la décoration et le mobilier étaient on ne peut plus convenus. En gros, on y trouvait le bric-à-brac habituel propre à ce genre d’endroit: appliques en stuc, fausses consoles dorées à l’or fin, chandeliers fonctionnant à l’électricité, miroirs de « style vénitien », banquettes en velours (qui n’est pas d’Utrecht), fauteuils en peau de zèbre synthétique, etc. Ce qui me frappa au second regard c’est l’exiguïté de l’espace : la pièce où nous nous trouvions, qui servait à la fois de vestibule et de salon, ne devait pas faire plus de dix mètres carré. Ce n’est que plus tard, dans la soirée, que je compris la force charmante de cette exiguïté… 

   Après avoir pris nos prénoms et nos pardessus (admirez le zeugme!), le maître de cérémonie nous invita, avec une politesse presque comique tant elle confinait à l’obséquiosité, à emprunter l’escalier en colimaçon situé dans un renfoncement sur la gauche. Ce petit escalier circulaire qui, tel un tire-bouchon dans le liège, perfore l’immeuble de part en part, est l’attraction majeure de cet endroit en même temps que son symbole le plus attachant. Durant la nuit, chacun ne cesse de le descendre et de le monter, à pas pressés ou comptés, qui à la poursuite de son mari évaporé, qui en quête de jouissances subreptices, qui, plus prosaïquement, à la recherche... des toilettes. Au total, je crois bien, ce soir-là, avoir escaladé et dévalé ce petit limaçon de ferraille plus d’une dizaine de fois, sans jamais me lasser! S’il me fallait chercher les raisons profondes de ce plaisir un peu masochiste (car d’ordinaire je hais ces instruments de torture), je dirais sans l’ombre d’une hésitation qu’il ressortit à l’excitation toute spéciale qu’ont les enfants lorsqu’ils montent pour la première fois dans le grenier de leur maison. medium_54511648_1977_P02_21escalierJoux.jpgAu reste, ce mot d’enfant résume bien l’impression, j’allais dire l’esprit du lieu. L’espace, dans Autrement chez soi, est littéralement enfantin : vous jugerez peut-être la comparaison déplacée, voire douteuse, mais Autrement chez soi, c’est un peu comme une crèche pour adultes. On peut y jouer, s’y cacher, s’y dérouler, s’y faire des mamours, s’y toucher le zizi, exactement comme le font les bébés dans une halte-garderie. Mais, pour qu’on me comprenne mieux, il faut que j’avance un peu dans ma description. Le lecteur doit savoir en effet que la surface triangulaire du rez-de-chaussée se trouve reproduite à l’identique sur six niveaux différents, reliés tous par le fameux escalier en colimaçon... Au premier on trouve le restaurant avec ses guéridons serrés les uns contres les autres, au second une mini-piste de danse avec un mini-bar, au troisième, un salonnet avec des poufs et des fauteuils club, au quatrième une chambrette avec des matelas, au cinquième, autre chose que j’ai oublié (peut-être une salle de bain ou quelque chose dans ce genre). On verra cependant, dans le prochain épisode, que si ce club est agencé de manière verticale, il ne pratique pas vraiment le libertinage éponyme…  

(Suite au prochain épisode)

 

Commentaires

Il est assez indélicat, dans tout lieu et a fortiori dans un lieu libertin, de reconnaître ostensiblement un(e) invité(e) si l'on ne reconnaît pas également son accompagnateur(-trice).
Imaginez, dans un simple restaurant où je suis souvent allé avec mes amantes ou simplement mes amies, que j'aie droit à un accueil du genre « oh ! encore une nouvelle conquête ! » le jour où je décide d'y venir avec ma femme... Hum !

On salue le zeugme mais on préféra l'hypallage, et on attend le troisième épisode avec impatience.

Ecrit par : Comme une image | 07 mars 2007

Oui, CUI, vous avez parfaitement compris ce que je n'exprimais pas dans cet épisode 2, à savoir que le maître des lieux commettait une faute majeure en laissant penser à l'accompagnateur que sa femme était déjà venue... Madeleine m'a évidemment tout de suite rassuré sur ce point (au reste, aurais-je été vraiment choqué d'apprendre qu'elle y était déjà venue à son amant avant, je n'en suis même pas sûr...). Dans le troisième épisode, il y aura, je vous en réponds, un "trope" inédit!

Ecrit par : Georges à Comme Une Image | 07 mars 2007

libertiner verticalement.... un oxymore en puissance.

Nous attendons la suite, pour voir si l'impossible a été possible (encore un, tiens!)

Ecrit par : un autre linguiste | 07 mars 2007

Un des aspects les plus attirants de votre style, mon cher Georges, outre les tropes, est à mon avis l'usage de l'italique, qui concentre l'attention pour mieux faire éclore la réflexion, et procure ainsi un délicieux frisson à l'intellect (frisson qui, contre toute attente physiologique, se localise dans le creux de l'estomac). Le procédé m'avait charmé chez Poe et chez Gracq, je l'avais utilisé en tentant quelques nouvelles, je le goûte particulièrement chez vous. Merci pour votre plume et vos aventures.

Ecrit par : François | 08 mars 2007

Vous êtes le premier à remarquer cela. C'est en effet un artifice dont j'use couramment, pour mettre en valeur une expression, ou un mot, que je souhaite faire entendre d'une certaine manière qui est mienne (ici j'aurais envie de mettre une italique justement!). Parfois il m'arrive de penser que j'en abuse, mais puisque vous ne semblez pas en souffrir, mais au contraire en jouir, alors je continue!

Ecrit par : Georges pour François | 08 mars 2007

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