21 décembre 2007

Le libertin réconcilié

   J’ai vu coup sur coup deux spectacles qui m’ont fait réfléchir sur le libertinage : La Nuit de Valognes de Eric-Emmanuel Schmitt (1988), et Le Tannhäuser de Wagner (1845). Dans les deux cas, une trajectoire et une destinée similaires : celles d’un personnage, jouisseur invétéré, libertin impénitent, dont la société condamne les excès, et qu’elle parviendra à convertir aux saintes doctrines de l’amour social et conjugal : Don Juan revu par Schmitt (il faudrait plutôt dire, d'ailleurs, révisé), Don Juan l’homme au cœur de pierre et aux mille et trois femmes tombe amoureux, Don Juan découvre les joies supérieures de l’Amour (c’est un homme qui lui apporte cette révélation), Don Juan renonce à son génie de séducteur pour devenir un homme « normal ».

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Voilà donc Don Juan rangé (aussi bien ne mérite-t-il plus son nom – son titre – de Don Juan, puisqu’il n’est plus qu’un petit bourgeois sentimental en dépit de son homosexualité – mais quoi de plus banal, quoi de plus convenu que l’homosexualité aujourd’hui?…). Tannhaüser, qui s’est roulé des mois et des mois dans le stupre au Venusberg en douce compagnie (rien de moins que la déesse de l’Amour) est violemment rejeté par la société des hommes quand il y fait son retour, et n’y retrouve sa place, en dépit d’un laborieux pèlerinage à Rome pour expier ses « crimes », qu’in extremis (dans les cinq dernières minutes), par l’intervention divine. Bien sûr, nous aurions préféré que Wagner laissât Tannhaüser regagner le Venusberg, après son séjour catastrophique parmi les hommes, et qu’il y filât des jours heureux, sans plus s’inquiéter du regard de la Société. Mais nous étions en 1845, en plein romantisme moral, et il n’était pas question, alors, de laisser le héros entre les mains du Plaisir : il fallait, quitte à faire intervenir un Christ ex machina, que, comme le Don Juan de Schmidt, il se rangeât lui aussi du côté du Nouvel Ordre Amoureux, institué depuis la Révolution française. Cependant, ce que l’on peut pardonner à Wagner, on ne peut guère le passer à Schmitt, qui détourne, dénature, défigure, révise le mythe de Don Juan. Ce que Schmitt nous donne c’est en somme un Don Juan réconcilié, c’est-à-dire un Don Juan romantique, repentant, larmoyant, faible… le contraire de ce qu’il est par essence : libertin, sans scrupule, arrogant (il défie Dieu, et ne lui cède pas), en un mot: fort… Oui, j’en veux à Schmitt d’avoir tué le dernier mythe érotique qui nous restait, et de l’avoir accommodé à la sauce bourgeoise néo romantique. Oh, j’entends bien que ce Don Juan-là est plus touchant que l’autre, mais il est tellement plus bête... Je me souviens, il y a une dizaine d’années, d’avoir lu un livre d’Annie Lebrun (Les Châteaux de la subversion, 1982), dans lequel elle s’indignait que Balzac ait pu écrire un Melmoth réconcilié (1835). Pour elle, il s’agissait du symptôme inquiétant d’un retour à l’ordre (après le salutaire et libertaire XVIIIe siècle), d’une tentative de ramener à des proportions raisonnables la démesure de l’Homme. Don Juan et Tannhaüser, comme Melmoth, sont des personnages énergiques, habités par un désir sans limite, et par conséquent redoutables pour leurs semblables, menaçants pour la société, pour sa stabilité ; moralement, c’est entendu, ces personnages sont méprisants et condamnables ! Ils n’en restent pas moins que ce sont à nos yeux des figures vitales et des héros nécessaires pour les petits hommes que nous sommes, en ce sens qu’ils nous rappellent que nous sommes grands aussi quelquefois, que nous possédons aussi cet infini en nous, et que cet infini est à notre portée… bref, ces héros démesurés (comme Le Surmâle de Jarry) nous rappellent que nous ne sommes pas réduits à pleurer sur notre petitesse, condamner à la médiocrité, quand bien même elle prendrait les apparences grandioses de l’Amour divin ou humain.

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N’y a-t-il donc pas d’autre issue que le libertinage ? Faut-il au contraire se réjouir que Don Juan ait renoncé aux plaisirs variés de la séduction tous azimuts, pour lui préférer les joies sublimes et uniques de l’Amour. Non, il ne faut pas s’en réjouir, pour toutes les raisons que j’ai développées plus haut. Pour autant, je ne pense pas non plus qu’il faille nécessairement, comme on le fait toujours, opposer les deux attitudes (romantique et libertine). Oui, je dis et j’affirme, qu’il est possible d’être sensible tout en étant léger. Je déclare que l’on peut être volage et sentimental, que l’on peut à la fois conquérir et être conquis ; que l’on peut voler de cœur en cœur, sans craindre de se le faire voler. Je n’ai pas d’exemple dans la littérature (hélas!), mais rien n’empêche, dans la vraie vie, d’atteindre cet idéal... 

Commentaires

"Le donjuanisme classique offensait un principe moral de source divine, les chagrins des proies séduites et abandonnées ne le touchaient pas. Offenser un principe celà vous a une autre gueule que de se battre la coulpe pour les larmes d'une elvire de passage. J'imagine à l'inverse un donjuanisme douloureux et compassionnel, presque fatal dans ses penchants et torturant par les remords que ce comportement suscite. Je les ai connus mais l'irresistible mouvement qui m'a entraîné a éteint les possibles dont chaque rencontre était porteuse..et je pleure les chagrins gros ou petits que ces extinctions ont laissé sur mon passage...ainsi s'exprimerait le sens moral de tel Don Juan."
Voici ce que m'écrivait un ami au sujet de Don Juan. C'est peut-être ce dont Eric-Emmanuel Schmitt tente de parler dans sa pièce : Don Juan aspirant à plus de profondeur dans ses relations, sans jamais se renier (et en étant lucide sur ses penchants irrécupérables). Volage et sentimental à la fois oui, mais avec quelqu'un(e) qui en fait l'expérience aussi !
En voilà un sujet, entre petits gâteaux de Noël et ambiance familiale :-)

Écrit par : fleur de l'âge | 22 décembre 2007

"Plus je vis, plus j’ose, et plus le mystère s’épaissit comme ce paradoxe : le plaisir me semble d’autant plus léger qu’il est profond, d’autant plus lourd qu’il est superficiel..." C'est dans "ce qui trouble Lola", mon "livre du grand tout", une façon de dire et répéter qu'on peut aimer et lutiner, que le libertinage ne s'oppose pas aux sentiments, au contraire. Le libertinage de pure conquête est assez lourdingue, je trouve.

Écrit par : françoise | 29 décembre 2007

super blog, Bravo ;)
www.lingerie-emotion.com

Écrit par : lea | 23 janvier 2008

Je ne suis pas tout a fait d'accord avec votre analyse de "La nuit de Valognes". Don Juan ne rentre pas dans le rang par conformisme romantique comme je l'argumente ici : http://unpeudetoutunpeudemoi.hautetfort.com/archive/2007/12/08/ce-soir-au-theatre.html

Écrit par : Vagant | 25 janvier 2008

A propos du Don Juan de Moliere, je viens de decouvrir cette analyse aussi erudite que decapante:
http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2007/06/le-fou-de-dieu-molire-dom-juan.html
J'aimerais lire votre avis a ce sujet.

Écrit par : Vagant | 30 janvier 2008

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