04 septembre 2008

Avis au lecteur

Chers lecteurs,

Nous nous voyons contraints, au moins pour quelque temps, de mettre en place un accès privatif. Je vous prie donc de bien vouloir noter l'identifiant et le mot de passe qui vous permettront d'accéder à nos Liaisons dangereuses.

(ce système sera mis en place dans une semaine).

Merci d'avance.

Identifiant: georges

Mot de passe: nolda

03 septembre 2008

Le philosophe (légende de Bilqis n°10)

   Il a dit qu’Il voulait absolument la voir aujourd’hui. D’abord elle a refusé, mais il a tellement insisté que finalement elle a fini par accepter : « D’accord, mais quinze minutes pas plus. Georges m’attend à Niki Beach. » En chemin, elle a demandé à Samuel, l’intermédiaire, qui était ce type qui tenait tellement à la rencontrer : « Un philosophe…, un philosophe connu », a-t-il répondu avec gourmandise. Elle s’est tue, et m’a envoyé un SMS pour me dire qu’elle aurait un peu de retard, car elle devait « serrer la main d’un philosophe. » Ils sont descendus de la berline, l’homme les attendait dans le jardin de sa propriété de Sainte-Maxime. - « Nous n’auriez pas préféré qu’on se voit sur mon yacht ? » lui a-t-il crié de loin tandis qu’il se dirigeait vers elle à grandes enjambées, les bras tendus. - « Non. J’ai horreur des bateaux ». - « Dommage, c’est vraiment dommage que vous n’appréciiez pas le yachting… Nous aurions pu passer ensemble des journées si agréables… Permettez-moi de vous présenter ma femme… » Elle se tenait derrière lui, les bras croisés, en maillot de bain, un sourire figé sur le visage. Elle a fait un petit signe de tête, et a pris son enfant dans les bras. Le philosophe ne détachait pas son regard des épaules nues de Bilqis. Elle, commençait déjà à marquer des signes d’impatience. Elle se reprochait sa faiblesse. Cette rencontre, qu’elle avait eu le tort d’accepter, était tout simplement déplacée. - « Voyez-vous, Mademoiselle, je me demandais en vous observant comment il était possible, je veux dire physiquement possible, qu’une poitrine telle que la vôtre… je veux dire une poitrine aussi belle que la vôtre, puisse tenir comme ça… sans… sans… - Sans soutien-gorge ? – Oui, c’est ça, c’est ça, sans soutien-gorge, a-t-il appuyé comme si elle venait de trouver un mot difficile. Et puis il y a cette peau… cette peau incroyable… Vous permettez que je pose ma main sur votre bras ?… cette peau est proprement stupéfiante, stupéfiante… de douceur… Vous êtes vraiment certaine de ne pas vouloir nous accompagner demain… Nous faisons une petite excursion en bateau…. Nous allons rejoindre quelques amis à Cap Nègre… ce serait divin, si nous pouvions vous avoir avec nous… - Mais oui, c’est une idée excellente ! a sursauté Samuel qui voyait là une occasion inespérée de se faire des relations importantes, ce serait sympa de faire un petit tour là-bas. Allons, Bilqis, un effort! il n’y a pas que Niki Beach au monde, et puis ton copain, là, il peut bien attendre un peu… » - Georges n’est pas mon copain, a-t-elle tranché sèchement, puis elle a ajouté, après quelques secondes : « Ensuite, je vous l’ai dit, il n’est pas question que je mette un pied sur un bateau. Samuel, je crois qu’il est grand temps maintenant de prendre congé de Monsieur, et de rejoindre Georges… - «  Mais, a éclaté le philosophe que l’obstination de cette femme irritait, qui est donc ce garçon que vous tenez tellement à voir à la plage ? Bilqis n’a pas répondu, elle était contrariée, ulcérée même par le tour que prenait la conversation. Le Philosophe a insisté, alors elle lui a sorti, d’un trait, cette phrase : « C’est quelqu’un qui écrit un livre sur moi » - « Un livre sur vous ??? », s’est exclamé l’homme, éberlué. « Et comment s’appelle-t-il ce "quelqu'un" ? » Cette fois, Bilqis a carrément détourné la tête. Passe encore qu’on lui caresse le bras, mais qu’on lui fasse subir un interrogatoire, non ! Le visage du philosophe est devenu sombre. Sa femme s'est rapprochée. Elle avait depuis un moment les yeux fixés sur les sandales de Bilqis, et soudain elle a crié : « Mais vous avez des sandales incroyables ! Est-ce que tu as vu ses sandales, mon chéri, est-ce que tu as vu ses sandales ! J’aimerais tellement avoir les mêmes » « Oui, oui » a-t-il répondu un peu agacé. Puis il a déclaré sur un ton presque solennel : « Mais alors, Mademoiselle, si j’ai bien compris, pour vous avoir, il faut donc écrire un livre sur vous, c’est cela n’est-ce pas ? Alors écoutez-moi, ça tombe bien parce que moi aussi je suis écrivain. S’il ne s’agit que de cela, je vais écrire à mon tour un livre sur vous ! Ainsi, j’aurai peut-être le privilège de passer l’après-midi avec vous, voire plus…. » Cette fois, Bilqis a éclaté de rire : « Ah ! Ah ! Mais c’est impossible ! » - « Et pourquoi ? », a demandé l’homme piqué – Mais parce que Georges me suit depuis un an. Son travail est trop avancé, jamais vous ne pourrez rattraper votre retard. » - Je relève le défi, a-t-il lancé en riant. On sentait maintenant qu’il cherchait à ne pas perdre la face. Bilqis a esquissé un sourire à mi chemin entre la compassion et le dédain, puis elle a pris Samuel par le bras pour lui indiquer qu’elle voulait partir.- Mais, lui ai-je demandé, tandis qu’elle me racontait cette histoire en la ponctuant de grands éclats de rire, est-ce que tu te souviens au moins du nom de ce philosophe ?

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- Non, j’ai oublié. Je me souviens seulement que Samuel m’a dit qu’il avait un nom de bateau.

- Je vois…

25 août 2008

Fragments de Madhiva (4)

   Cette nouvelle était pire que la catastrophe nucléaire. Elle m’avait dit que les membres de sa famille étaient proches du pouvoir. Sans doute était-elle en ce moment en train de passer des coups de fil pour s’informer de leur état. Qui sait même si elle n’avait pas déjà quitté Cannes... Quelle ironie du sort ! Moi qui me croyais à l’abri de tous les cataclysmes, voilà que des abrutis de soldats foutaient mon bonheur en l’air. Est-ce qu’ils n’auraient pas pu attendre une journée de plus avant de faire leur putsch ? Je m’apprêtais à sortir, quand je m’avisai soudain qu’il était presque 21 heures. Et si elle n’était pas encore au courant…  Certes, il faudrait un concours de circonstances incroyable pour qu’elle ignorât une telle nouvelle, mais après tout, ce n’était pas complètement impossible. Je me rassis sur le lit et me mis à réfléchir. Il n’était pas exclu, me disais-je, qu’elle eût passé sa journée sur la plage sans son portable, puis qu’elle eût fait du shopping, de là elle eût pu gagner directement l’hôtel... Tout cela n’était guère plausible, mais pas non plus impossible. Dans cette hypothèse, rien ne m’interdisait de passer la nuit avec elle, et de feindre le lendemain l’étonnement au moment où nous apprendrions la nouvelle à la télé. La junte avait décidé de faire son coup d’Etat aujourd’hui… qu’est-ce qui m’empêchait de faire mon affaire le même jour ? Ces militaires avaient préparé leur soulèvement depuis des semaines, peut-être depuis des mois. Et alors ? N’avais-je pas un droit d’ancienneté, moi qui travaillais à la conquête de Madhiva depuis plus d’un an ? Cependant, à mesure que l’aiguille s’approchait de l’heure dite, j’avais beau me convaincre que j’avais la légitimité de mon côté (Est-ce qu’un siège amoureux ne vaut pas une offensive militaire ?) la mauvaise conscience commençait à m’ébranler. Même si je passais en force physiquement, aurais-je le courage moral d’aller jusqu’au bout ? Etais-je assez cynique pour me "taper" Madhiva, en me tapant complètement de sa famille ? Peu à peu je commençais à faiblir. L’image du visage de la mère de Madhiva en pleurs, séquestrée par des hommes cagoulés, brisa mon élan. Je me ressaisis. Comment avais-je pu imaginer, monstre que j’étais, faire une chose pareille ! La première chose qu’il faudrait faire, me disais-je à haute voix, c’était au contraire l’avertir de la catastrophe, et en paraître le plus alarmé possible. Je commençai à me composer un visage de circonstance. Je me voyais déjà me précipiter dans ses bras, et lui dire : « Madhiva, tu es courant pour Nouakchott ? ». Elle m’en saurait gré à jamais, je lui apporterais là la plus grande preuve d’amour qui soit, car j’aurais sacrifié mon plaisir pour elle. Oui, c’était évident, il fallait renoncer à ma jouissance, et me comporter en homme digne… J’en étais là de mes bonnes résolutions quand j’entendis frapper doucement à la porte. C’était elle. Elle avait troqué sa robe de satin rouge contre une tunique de soie jaune à grands motifs de fleurs exotiques bleu lagon.

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Cette robe me laissa bouché bée, mais je n’eus guère le temps de m’en délecter car, à ma grande stupéfaction, Madhiva la laissa tomber à terre et se glissa nue sans un mot sous les couvertures. Je demeurai pétrifié. Voyant mon air abasourdi, elle me dit alors en se redressant légèrement – de sorte que je vis pour la première fois, à la cime du drap, la pointe grenat de ses seins : « Mais Georges ? Tu ne dis rien, il y a quelque chose qui ne va pas ? » Et comme je ne répondais pas et détournais la tête, elle répéta, avec un accent où elle montrait une sincère inquiétude pour ma personne : « Georges, tu es sûr que tout va bien ? Il ne t’est rien arrivé de mal au moins ? Tu me le dirais n’est-ce pas, Georges ?… » A ce moment, une immense vague de désir me submergea. J’ôtai mes habits et la rejoignis sous les couvertures...

(fin)

18 août 2008

Fragments de Madhiva (3)

   Les heures qui précédèrent la nuit promise furent aussi savoureuses qu’éprouvantes. Malgré le temps magnifique, je ne mis pas le nez dehors. Je voulais me concentrer sur ce qui allait venir. Je passai l’après-midi à ranger la chambre, à déplacer les oreillers, à arranger les rideaux, puis, à m’arranger moi-même, tout cela avec une lenteur extrême, quasi cérémonieuse. Ce qui me réjouissait dans cette attente trompée, c’était que le temps fût de mon côté : plus les heures passaient et plus les chances augmentaient de mon triomphe, moins il devenait probable qu’elle annulât notre rendez-vous. Maintenant, me disais-je en regardant ma montre qui indiquait sept heures du soir, il faudrait une catastrophe nucléaire, un tsunami, ou un tremblement de terre, pour contrarier sa venue. RIEN, écrivais-je dans mon cerveau en lettres capitales, RIEN NE POURRA PLUS FAIRE QU’ELLE NE VIENNE. Cependant, en attendant qu’elle frappe à la porte de ma chambre, il me restait une bonne heure à tuer. J’allumai la télévision. Rien ne vaut la télé, dit-on, pour passer le temps. Pour éviter de polluer l’atmosphère des lieux, je pris soin de couper le son. Les images défilaient donc, innocentes, irréelles et lointaines, hors d’atteinte de mon bonheur à venir. Le visage sublime de Madhiva recouvrait si bien les tronches d’animateurs hilares qu’ils me devenaient presque sympathiques.

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Mais quelque chose soudain, sur l’écran, me tira de mon rêve. La scène se passait en Afrique : on voyait le désert, de grandes maisons délabrées, et des soldats armés. Il y avait des tourbillons de fumée noire, et puis de grands cris qui sortaient de la foule. J’appuyai sur le bouton de la télécommande pour rétablir le son : un journaliste commentait d’une voix professionnelle : « La Mauritanie, après un an seulement de démocratie, renoue avec les coups d’Etat. La capitale Nouakchott est en crise. Le président a été arrêté par la junte…. » Je fis un bond sur le lit : « Merde ! »

(à suivre)

14 août 2008

Fragments de Madhiva (2)

 

  Madhiva ne consentit à me céder sa main qu’au bout de sept semaines. A ce rythme, avais-je calculé non sans éprouver un immense sentiment de découragement, il me faudrait patienter six mois avant de l’embrasser sur les lèvres, deux ans avant de lui caresser les seins, et une bonne dizaine d’années avant de lui faire l’amour. Aussi avais-je renoncé depuis longtemps à m’aventurer plus avant (bien que l’envie ne m’en manquât point), et à me satisfaire de ce plaisir minuscule, quoique magique, d’imbriquer mes cinq phalanges dans les siennes. Jusqu’au jour où, brutalement, et sans que j’en comprisse la raison, tout s’accéléra. Madhiva m’invitait à la rejoindre sur la Croisette. Une première surprise m’y attendait. Madhiva la Timide, Madhiva la Pudique, Madhiva la Musulmane, qui poussait l’aversion de la concupiscence jusqu’à m’interdire de la prendre en photo habillée, Madhiva arborait un adorable petit deux pièces bleu azur !

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Mes yeux se jetèrent comme deux fauves en liberté sur son dos, dévorèrent ses reins et ses cuisses, déchirèrent ses fesses et sa poitrine. J’étais ivre ! Pourtant, quelques heures plus tard, se produisit un nouvel événement qui ne laissa pas de me plonger dans une complète stupeur. Madhiva m’avait donné rendez-vous à « L’Ecrin », un bar branché de Cannes. Je l’y attendais depuis une demie heure, quand je la vis soudain apparaître et se faufiler entre les tables. Ma belle Mauritanienne avait engainé son corps d’ébène dans un fourreau de satin rouge. Son arrivée fit sensation et ralluma l’œil blasé des clubbers. Elle s’assit à côté de moi, et, sans me dire un seul mot, passa sa jambe gauche sur la mienne.  Elle, si réservée d’ordinaire, quel démon soudain la secouait ? Grisé moi-même par l’ardeur de son geste, je m’entendis lui dire à l’oreille cette phrase affolante, presque sacrilège : « Je voudrais coucher avec toi ce soir. » « Pas ce soir... », répondit-elle. Puis elle ajouta avec une fermeté qui me fit une vive impression : « … pas ce soir, demain soir ». Je me tus, allumai une cigarette, et m’absorbai dans sa consomption. Ainsi donc, j’avais eu raison d’attendre ; raison de passer toutes ces heures avec elle au théâtre, au cinéma, dans les jardins, dans les restaurants, dans les rues, partout, sans rien n’exiger d’autre que sa main … Ma patience avait eu raison de sa pudeur. Maintenant, me disais-je, elle allait céder comme une digue. Un nuage seul assombrissait mon bonheur, c’était que cette nuit d’amour fût différée de 24 heures… Pourquoi ce décalage d’un jour ? Je brûlais de lui en demander la raison, mais m’abstins de peur qu’elle ne changeât d’avis. Je supposai qu’elle devait consulter le clan familial, qu’il lui fallait préparer ses soeurs (qui veillaient sur elle comme un bijou royal) à cet événement extraordinaire… A la fin de la soirée, je dis à Madhiva que je l’attendrais dans la chambre 103 à 21 heures précise. Elle me fit répéter le numéro de la chambre, puis disparut dans la nuit.

(à suivre)

04 août 2008

Regarder, ou faire l'amour

   J’ai, depuis toujours, autant de plaisir à faire l’amour qu’à le regarder. Aussi ne fais-je pas partie de ces gens qui considèrent que « mater » des images pornos est un pauvre succédané de l’acte sexuel. Bien que je ne rencontre plus guère d’obstacles à l’effectuation des mes envies (voire à la réalisation de mes fantasmes) je continue, à l’instar de l’ado frustré de jadis, à regarder régulièrement des photos de cul, et à y goûter une volupté très vive. Cette volupté est telle quelquefois qu’elle laisse des traces profondes (là encore on a tort de s’imaginer que les spasmes de plaisir provoqués par des images ne laissent pas d’empreintes, qu’ils s’effacent de notre mémoire aussitôt qu’ils se sont dissipés), plus profondes que certaines de mes nuits d’amours réelles. Ce n’est pas le sujet de ce billet (j’y reviendrai peut-être), mais j’ai le souvenir, par exemple, d’une scène de film pornographique que j’ai visionnée tant de fois qu’il me semble connaître l’actrice qui en est l’héroïne mieux que certaines maîtresses, oubliées aussi vite que baisées. Je me suis souvent demandé pourquoi ce goût des images continuait de me tenir, et même de me tenailler, alors que je n’étais plus censé en avoir besoin; pourquoi aussi, et cela est encore plus mystérieux, l’acte charnel en couple me laissait souvent le sentiment de l’inaccompli. A ces deux interrogations je n’ai trouvé la réponse que ces trois dernières années, lorsque j’ai expérimenté pour la plusieurs fois l’amour à trois. Oui, c’est avec le trio que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler la jouissance complète, à savoir une jouissance qui conjugue à la fois le plaisir érotique du regard, et la volupté sexuelle du contact. Que se passe-t-il en effet quand je vois un film (ou un spectacle) – je laisse de côté le cas du voyeurisme – ? Ma rétine se régale des corps qu’elle voit : le cerveau s’ébranle (jouissance de tête). Que se passe-t-il par ailleurs quand je fais l’amour ? Mon épiderme vibre au contact de l’autre : mon corps s’ébranle (jouissance d’organe). Cependant, qu’est-ce qui fait défaut dans l’une et l’autre situation ? Dans la première, il me manque la présence effective, matérialisée, de la chair. Je me termine, mais reste seul… Dans le second, il me manque le recul pour me repaître de la scène que je suis en train de vivre : je ne nous vois pas jouir.

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L’acte charnel est doublement fusionnel, il l’est bien sûr au plan sentimental (on ne le sait que trop), mais il l’est aussi au point de vue focal : je me dissous dans l’autre, je me fonds en lui, je ne parviens pas à le voir, je fais mon possible pour le mettre à distance par le choix de mes positions, mais rien n’y fait, je ne saisis de mon partenaire que des éclats parcellaires, des membres épars, j’échoue à obtenir une vue d’ensemble… Avec le trio, comme j’ai eu l’occasion encore récemment de m’en apercevoir, le problème se trouve résolu du fait qu’il y a dissociation du regard et de l’acte par l’intervention d’une tierce personne faisant fait corps avec les deux autres. Je serais intarissable sur le sujet. Je me contenterai seulement, pour finir, de décrire l’une des ces positions idéales (en l’occurrence ici triangulaire) – satisfaisant à la fois l’œil et l’épiderme, sans contrarier ni l’un ni l’autre – qu’autorise l’amour à trois. E*** est allongée sur le dos. Madeleine et moi formons au-dessus d’elle les deux côtés d’un triangle dont E*** est la base. Madeleine s’offre à moi sexuellement et visuellement. Pendant que je la regarde, ou l’embrasse, je prends E*** dont la langue fouille le sexe de Madeleine. Accomplissement. Extase. Je regarde et fais l’amour simultanément.

15 juillet 2008

Postlude à l'après-midi d'un Faune

 

   Trois heures du matin. Réveil en sueur. Madeleine est à mes côtés, profondément endormie. Le drap a glissé jusqu’à ses chevilles. Ses fesses rondes et puissantes émergent dans la pénombre. Mon excitation est si forte qu’elle me fait souffrir. Ma queue palpite sourdement. Je sais que je ne retrouverai pas le sommeil avant l’aube. Je me lève et fais quelques pas dans la chambre. Mais sur le lit le corps offert de Madeleine continue de me narguer ; je suis comme un lion dans sa cage. Je décide alors de m’aventurer au dehors. Dans le couloir, pas un bruit. Tout dort. La queue toujours dressée, je descends l’escalier et me promène tranquillement dans le salon. Je suis vaguement conscient du risque que je prends à déambuler comme un faune en rut dans la maison familiale, mais c’est plus fort que moi. Je tiens ma queue dans la main droite, la caresse doucement, les yeux fermés.

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Une nouvelle idée me vient, plus forte que celle de profaner ces lieux figés dans l’ennui. Je veux maintenant sortir de cette maison et me branler sous la lune ; je veux voir ma semence jaillir dans la nuit. Je me lève pour mettre mon projet à exécution, mais à cet instant une ombre surgit dans le couloir. - « Ah, toi aussi tu as une insomnie ? » C’est ma belle mère, en petite nuisette ; elle se dirige à petits pas rapides vers le canapé où je suis assis la main sur la queue. Je n’ai que le temps de lui dire, avant qu’elle n’allume l’halogène. « N’allume pas ! Je suis tout nu ! » Aussitôt, elle fait demi-tour et disparaît dans la cuisine. Mon sexe a fondu d’un coup. La fête païenne est finie. Je remonte l’escalier, et me glisse tout penaud sous les draps…

 

23 juin 2008

Ma lettre à Sophie Calle (par Madeleine)

   Chère Sophie Calle,

   Après avoir vu l’exposition dans laquelle vous avez, avec un brio incontestable, réussi à transformer en œuvre d’art (ou en expérience artistique) une lettre de rupture qui vous a été réellement adressée, j’ai eu envie de prendre à mon tour la plume pour interpréter ce texte ou plutôt, pour donner mon humble avis.

   C’est vrai, c’est une lettre de rupture, c’est sans appel, c’est dur à encaisser (j’imagine). Je comprends que vous ayez voulu surmonter votre chagrin, votre dépit, votre colère, votre honte peut-être aussi, en convoquant, comme le dit Christine Angot, des "bataillons de femmes" pour vous venger en disséquant cet homme à travers ses pauvres et faibles mots.

   Il y avait de quoi dire, et elles ne s’en sont pas privées, solidarité féminine oblige : la lâcheté, l’incohérence, le caractère manipulateur ont été épinglés facilement ; que ce soit au regard de la philosophie morale ou de la graphologie, il ne faisait aucun doute qu’il était coupable.

Moi aussi, je l’avoue, en lisant sa lettre je l’ai trouvée alambiquée, et un peu fourbe, cette façon de reporter sur vous la faute.

   Mais en somme, de quoi s’agit-il ? D’un homme qui avoue qu’il ne peut vous être fidèle. Ce que je trouve lâche ici, c’est surtout la nécessité qu’il éprouve de vous en informer. Je sais que beaucoup mettront cela au contraire sur le compte d’une honnêteté très louable, mais moi j’y vois surtout un manque de courage. Passons. Le problème n’est-il pas dans ces conditions que vous avez posées, 1) d’être la seule et l’unique 2) de cesser tout contact le jour où vous ne le seriez plus ?

   Visiblement, ce n’était pas le genre d’homme à qui on pouvait arracher une telle promesse et surtout dont on pouvait réellement espérer qu’elle soit respectée.

   C’est donc un peu vous qui avez condamné d’avance cette relation, en décrétant ces règles draconiennes. Pourquoi avoir eu peur ainsi des Autres, pourquoi ne pas avoir eu suffisamment confiance en vous pour ne pas craindre de les voir accaparer une attention qui devait naturellement vous revenir ?

 

   Un mot cependant me met sur la piste… il est question dans la lettre de votre refus de devenir la « quatrième ». Vu sous cet angle, c’est certain, la perspective n’était pas très encourageante… cela me fait penser au court-métrage projeté à l’exposition de Laetitia Masson, où Aurore Clément joue votre rôle et vous jouez le rôle de la confidente. L’histoire est un peu différente, il s’agit d’une femme qui découvre une liste, la liste de toutes les femmes que son amant a « eues ». Plus grave, elle découvre que son nom est en avant-dernière position. Je mentirais en disant que je n’ai pas moi-même en aversion l’idée de faire partie d’une de ces listes, d’un tableau de chasse qu’un séducteur n’aurait de cesse de compléter, d’être noyée parmi tant d’autres souvenirs féminins. Cela m’a même plutôt fait fuir les « tombeurs » pour leur préférer les hommes moins ou in-expérimentés, avec lesquels au moins je ne courrais pas ce genre de risque.

   Mais à moins d'utiliser ce subterfuge, de toute façon assez inefficace, comment éviter de n’être qu’ « une parmi tant d’autres » ? Pas en imposant à nos hommes une chasteté et une fidélité impossibles (de toute façon vous ne pourrez pas contrôler leurs désirs, leurs rêves, leurs fantasmes, cela revient au même). D’une certaine manière je dirai que c’est à eux de nous faire sentir, quel que soit le nombre de leurs maîtresses passées ou simultanées, que nous sommes uniques. Si votre amant n’était pas capable de faire cela, de vous rassurer sur ce point, alors il n’y a pas de regrets à avoir.

   Ce que je dis est valable aussi pour nous (les femmes), quand nous nous piquons d’avoir plusieurs relations en même temps. Pour moi la moindre des politesses est déjà de garder la discrétion la plus grande par rapport à cela, d’éviter toute comparaison (cela va sans dire mais.. il vaut mieux le dire parfois !) et de ne donner aucun motif de jalousie à l’un comme à l’autre. Qu’ils sachent (en théorie) qu’ils ne sont pas les seuls, fort bien, mais qu’ils n’en aient jamais aucune preuve tangible, aucune image précise, sinon c’est de la cruauté, à mon sens.

Ensuite, il nous incombe de leur faire comprendre ce qu’ils nous apportent de spécial, ce qu’on trouve en eux et dans personne d’autre.

   A cette condition seulement les règles que vous avez imposées pouvaient être oubliées et vous auriez encore un amant, infidèle certes, mais ayant peut-être encore assez d’attraits pour vous le faire oublier...

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20 juin 2008

Le retour d'Eternity!

Elle est retrouvée! Quoi? L'éternité... 

C’était, il y a longtemps, bien longtemps. Le blog en était encore à ses balbutiements. Ce qui m’occupait alors, c’était une jeune personne, nommée Eternity, que j’avais rencontrée dans un train. Il y avait eu coup de foudre. Très vite, trop vite sans doute, je lui avais parlé de moi, de Madeleine, de nous, de notre conception du couple. Elle y avait adhéré avec enthousiasme. Paru y adhérer. Mon idée fixe, ma monomanie du moment, était d’offrir cette femme à Madeleine. C’est ce que j’avais appelé alors un peu maladroitement le « cadeau de Madeleine ». Puis les choses avaient mal tourné. Soudain, alors qu’Eternity avait eu l’air d’accepter l’idée de nous rencontrer, elle s’était murée dans le silence, ou plutôt dans le sommeil... Elle ne répondait plus, faisait la morte. J’avais décidé alors de lui envoyer un ultimatum, auquel elle n’avait pas daigné répondre. Cette histoire m’avait atteint. Parfois quand il m’arrivait de tomber par hasard sur la photo qu’elle m’avait donnée d’elle allongée au bord de l’eau, j’avais des battements de cœur, des retours de nostalgie… Son image me poursuivait malgré moi, et avec elle, le rappel douloureux de mon échec. Pourquoi diable n’avais-je pas réussi à la séduire, à la convertir... Quelle erreur avais-je commise ? J’étais resté sur ce constat d’échec d’une occasion inespérée d’amour à trois, gâchée par ma faute… Du coup je n’avais pas hésité à ranger Eternity dans la liste de mes fiascos. Cependant, j’avais fait mon deuil d’elle, deuil facilité par le fait qu’elle vivait à New-York, et que je n’avais donc plus aucune chance de la rencontrer. Mais le hasard, hier soir, en a décidé autrement. A la terrasse d’un café banal de Poissy, une femme est là assise, la tête haute, impassible. C’est Eternity ! Je m’assois. Elle me sourit. Je suis ému. Son visage a changé. Sans même que je lui demande : elle m’explique tout. Elle a rompu parce qu’elle ne voulait pas « briser le bonheur » que je lui avait dépeint comme « idéal » avec Madeleine. Je suis soulagé de l’entendre formuler ce que je soupçonnais depuis longtemps, mais en même temps, cette histoire me semble si lointaine, que son explication me laisse vaguement indifférent… Il y a eu, depuis, tant de chemin parcouru ! Je ne trouve à lui dire que cette phrase : « Tu n’as pas été seulement une femme marquante pour moi, tu as été une femme décisive. Après toi, plus rien n’a été pareil. » C’est à son tour de me demander des explications. Mais je suis pressé, et la laisse avec ce mystère.  

16 juin 2008

La Princesse de Lomé (Rabibochage n° 10)

- Allo, Grazielle, je suis en bas... Je peux passer ?

- Bien sûr mon chéri, monte! Je t’attends…

- J’arrive.  

- Euh…. Attends une minute, Thaïs rentre à l’instant…

- Eh bien, tant pis, ce sera  pour une autre fois…

- Non ! Viens quand même !

(Grazielle est dans la cuisine en train de faire la vaisselle. Thaïs s’est enfermée dans sa chambre)

- Quoi de neuf ? Cela fait au moins trois semaines qu’on ne s’est pas vu ?

- Normal, j’étais à Lomé.

- Qu’est-ce que tu faisais à Lomé ?

- J’étais invitée par le président. 

- Rien que ça !

- Il m’a reçu comme une princesse. J’étais dans un palace avec du champagne à volonté. J’avais un chauffeur pour moi toute seule.

(Thaïs entre, nous nous saluons, elle retourne dans sa chambre)

- T’as vu les lolos qu’elle a ma fille ! Presque aussi gros que les miens !

- …

- Tu m’aimes toujours mon chéri ? (Elle agite sa grosse poitrine sous mes yeux)

- Mais bien sûr, Grazielle !

– Là-bas, sans blague, j’ai vécu comme une reine.

– Dis donc, ça doit pas être facile de se remettre à la vie normale après tout ça ! S’occuper des enfants, travailler, faire le ménage… A ce propos, je te vois astiquer ta gazinière depuis dix minutes, tu aurais largement les moyens de te payer une femme de ménage ? Une princesse ne frotte pas le carreau, que je sache ? Pourquoi tu fais le ménage toi-même

– Je ne sais pas… ça me détend !... Sans rire, le président, les ministres, tout le monde était en admiration devant moi. J’étais trop belle !...

– Je n’en doute pas, Grazielle

– Et puis, là-bas, j’ai fait de ces fiestas !...

– Tu as été sage au moins ?

– On a bien essayé de me refiler une petite enveloppe mais j’ai résisté...

– Une petite enveloppe ?

– Ben oui, c’est comme ça que ça marche là-bas. Quand tu veux une fille, tu déposes une petite enveloppe sur la table avec quelques milliers d’euros. Si tu la prends, tu passes à la casserole. Au fait, quand est-ce que tu m’achètes une bague ?

– Mais tu en as plein les doigts ! Où la mettrais-tu ?

– (désignant son index) Entre celle-ci et celle-là. 

– Mmm…

-  Par contre, je te le dis d’avance, pas d’argent ! De l’or, hein ?

– J’essayerai de m’en souvenir, Grazielle.

– Je n’ai jamais autant dansé de ma vie. Des nuits entières. Au point qu’un soir j’ai eu pitié du chauffeur. Je l’ai appelé (il attendait dans sa Mercedes tout seul) et je lui ai dit : « Mamadou, vous pouvez y aller, je me débrouillerai toute seule. » Tu sais ce qu’il m’a répondu Mamadou.

– Non ?

– « Mais Madame Grazielle, c’est impossible, si je rentre chez moi, je perds mon boulot ». Tu te rends comptes ! Tiens, je vais te faire écouter sur quoi je dansais à Lomé. (Elle met un CD, tourne le bouton du volume, et se met à danser un coupé-décalé dans la cuisine. Prise par la musique, elle n’entend pas Thaïs qui a surgi dans l’entrée.)

– Maman ! Tu peux baisser, s’il te plaît !

(Grazielle continue de danser, de bouger ses fesses au rythme du tam-tam)

– Maman ! Tu peux baisser le volume s’il te plaît, j’arrive pas à travailler. MAMAN !

(Finalement, voyant que sa mère ne réagit pas, Thaïs va baisser la musique elle-même puis repart sans un mot dans sa chambre. Grazielle reste plusieurs secondes, pliée en deux, en équilibre sur un pied, tourne la tête vers moi, l'oeil fiévreux)

– Tu es toujours aussi fou de moi ?

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09 juin 2008

Clélia, ou l'extension du domaine de l'Amour (2)

   Comme ils se trouvaient devant le numéro 38 de la rue de Ponthieu, la porte blindée s’ouvrit devant eux, comme la herse du château de la Bête devant la Belle. Le trio s’avança, incrédule, dans l’entrée. Certes, ils étaient « entrés », mais seraient-ils admis ? La gérante des lieux, absorbée dans une opération de calcul derrière son comptoir, n’avait pas levé les yeux. Ils retenaient leur souffle. Enfin, s’avisant de leur présence, elle les lorgna par-dessus ses lunettes, et leur demanda : « Vos prénoms, s’il vous plaît ? » D’une voix mal assurée, Georges répondit : « Georges, Madeleine et… Clélia. ». La dame inscrivit leurs trois noms sur le carton. « Bonne soirée ! » leur dit-elle enfin tout simplement. Madeleine poussa un soupir de soulagement. Georges s’engagea dans l’escalier tournant. Clélia jetait des regards étonnés de tous côtés. Malgré l’heure tardive, la piste était déserte, seules les banquettes du salon central étaient occupées. Madeleine les entraîna à droite sur la petite terrasse surhaussée où se trouve la copie du fameux tableau des Gentilshommes du Duc d’Orléans dont l’original se trouve au Musée Nissim de Camondo.

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Clélia s’assit au milieu du petit canapé ; Georges et Madeleine se placèrent de chaque côté de la jeune femme. Ses hochements de tête nerveux, aux questions qu’ils lui faisaient, trahissaient une extrême fébrilité. Madeleine passa son bras derrière le dos de la jeune femme ; Georges remarqua que ses doigts pianotaient sur la crête du dossier du canapé, à quelques millimètres du cou de Clélia. Il comprit par ce geste équivoque mais timide ce que Madeleine attendait de lui. Or, bien qu’il fût assuré du succès de sa démarche, Georges hésitait à l’entreprendre, la trouvant encore prématurée. Il calcula qu’ils n’étaient avec Clélia que depuis trois heures. Son désir lui dictait d’agir ; les convenances lui imposaient d’attendre (il redoutait un refus poli, quelque chose comme : « je ne suis pas encore prête, etc. »). Cependant, plus il retardait le moment décisif, plus il sentait sa volonté s’engourdir. Il aurait donné cher alors pour que Madeleine, habitée (il le savait) par la même envie irrépressible de la baiser, prît les choses en main. Il lui jeta un petit regard oblique où se marquait une espèce de détresse. Il comprit, à l’expression d’impuissance de son visage, qu’il ne pouvait compter que sur lui-même. Georges pesta intérieurement contre cet usage qui veut que l’homme prenne forcément l’initiative de la première caresse. Il était au bord de renoncer quand lui revint un vers d’un poète du XVIe siècle que Madeleine lui avait lu la naguère : « Qui désire vraiment, autrement n’agit » Cette maxime le fouetta : il prit sans réfléchir le visage de Clélia dans le creux de sa main droite, le fit pivoter doucement, et le conduisit vers le sien. La jeune femme, surprise de son geste, résista, mais quand elle eut croisé le regard fiévreux de Georges, elle baissa les paupières et s’abandonna. Ses lèvres s’entrouvrirent. Georges savoura plusieurs minutes le plaisir de cette bouche qui s’offrait à lui. Quand il rouvrit les yeux, il vit que la main de Madeleine caressait le genou droit de Clélia, et que cette main commençait à remonter sa robe. Loin de leur opposer résistance, Clélia favorisait leur avancée. Elle avait écarté les jambes, et ouvert tout grand ses bras à nos caresses. Georges glissa sa main sous la robe de Clélia. Y rencontra une peau brûlante ; Madeleine plongea la sienne dans son corsage. Y trouva de petits seins saillants ; maintenant les deux jeunes femmes s’embrassaient avec ivresse. A mesure qu’ils se découvraient (et s’enivraient de leurs découvertes), leurs gestes devenaient plus audacieux. Or, bien qu’ils fussent dans un lieu destiné à cet effet, ils n’étaient pas loin de dépasser les bornes de la pudeur. Georges en prit soudain conscience, lorsque, s’étant dégagé des bras de Clélia, il s’aperçut que ses deux seins étaient à découvert... Il se leva, demanda la main de la jeune femme en désordre, et lui dit : « Et si nous allions nous aimer ailleurs ?.... ».

(A suivre)

04 juin 2008

Déphasage culturel

   Il fut un temps où les oeuvres d’art ayant pour thème l’Amour recevaient notre adhésion spontanée, et parfois enthousiaste : nous partagions sincèrement la douleur de la femme trompée ; nous compatissions avec l’homme dupé. C’était simple. Il nous arrivait même, comme les autres, de rire masochistement des mésaventures du cocu. Tout était normal en somme. Et puis progressivement les choses ont changé : nous nous sommes mis à ne plus comprendre pourquoi les gens se déchiraient pour ces raisons-là. Dans tel opéra, l’héroïne se lamentait sur les inconstances de son amant. Pourquoi ? Dans tel roman, un homme traitait sa femme de putain, parce qu’elle avait couché avec un mec. Quelle idée? Dans tel film, un couple se sépare puis se réconcilie, après que l’un a promis à l’autre un amour éternel et fidèle… So what ? Tout d’un coup, ces histoires qui nous avaient émus, ces histoires qui avaient déclenché des discussions sans fin sur l’infidélité, ces histoires « universelles » fondatrices de notre culture se révélaient dérisoires, absurdes, presque comiques. Une épouse reproche à son mari de la « tromper »… oui ! et en quoi, s’il vous plaît, cette conduite est-elle anormale, immorale, ou scandaleuse ? En fait, cela fait trois ans que nous ne marchons plus dans les intrigues fondées sur la félonie amoureuse, l’expropriation sexuelle et la dépossession sentimentale – lesquelles intrigues, rappelons-le, forment le substrat d’une grande partie des productions culturelles passées et présentes. Lorsqu’on a dépassé le stade primitif de la Jalousie, quand on a tourné le dos au schéma de l’amour exclusif pour goûter aux joies du polyamour, les affres de l’amant trahi paraissent bien risibles, les pleurs de la maîtresse déçue bien puérils. De notre déphasage croissant avec le discours dominant des artistes sur l’amour (censés pourtant nous offrir ce qu’il y a de plus sophistiqué, ou de plus avancé, en la matière), nous avons fait l’épreuve encore samedi dernier après avoir vu l’exposition de Sophie Calle à Richelieu ("Prends soin de toi"), et le soir même Les Belles sœurs au théâtre Saint-Georges. Nous donnons ces deux exemples pour montrer que, à quelque pôle de l’art qu’on se situe (avant-garde ou arrière-garde), le discours reste le même, les croyances identiques.

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Commençons par Les Belles sœurs. Cette comédie réunit dans une maison de campagne trois frères et leurs épouses. C’est une réunion de famille ordinaire. Sauf qu’il y a une invitée surprise : une femme très belle, très sexy, très « impressionnante », dont il s’avère au cours du repas qu’elle a été la maîtresse des trois frères (successivement ou simultanément, on l’ignore…). Les belles-soeurs sont furieuses. L’une gifle son mari, les deux autres retournent « chez leur mère ». La salle pleure de rire. Nous aussi, avouons-le, et d’assez bon coeur. Mais sur le chemin du retour, dans la rue froide, nous reprenons nos esprits, et nous faisons la réflexion que le ressort exclusif de cette pièce repose sur une fidélité de principe entre époux. Ôtez ce principe, remplacez-le par une philosophie du partage et la pièce s’écroule. La jeune femme déboule dans la réunion de famille, on devine qu’elle a couché avec les trois hommes : on l’admire au lieu de l’honnir. Au lieu de réprimander les maris comme des gosses, on leur demande ce qu’ils ont ressenti. On enquête sur les charmes et les secrets de l’Autre. On s’approche d’elle comme d’une déesse dont on veut recueillir les oracles. On la caresse, on la dispute aux maris, qui sourient tendrement de cette concurrence inopinée. Avec Sophie Calle, on pouvait espérer une sortie de l’impasse. Las ! L’exposition qu’elle a conçue (magistrale par ailleurs au plan du dispositif) autour de la lettre de rupture reçue de l’un de ses amants (lettre qu’elle demande à une cinquantaine de femmes – juriste, philologue, psychanalyste, écrivain, musicienne – de commenter) débouche sur les mêmes régressions. Son auteur (un libertin invétéré, qui a juré un peu légèrement fidélité à Sophie Calle) est jugé coupable de (haute) trahison. On ne lui pardonne pas d’avoir cassé le contrat d’exclusivité amoureuse qu’il avait signé avec l’artiste. Toutes les femmes lui tombent dessus à bras raccourcis et griffus, et ne trouvent pas de mots assez durs pour condamner sa duplicité. Le problème c’est que, dans cette histoire, personne se demande pourquoi Sophie Calle a exigé de cet homme ce que manifestement il n’était pas capable, et surtout n’avait pas envie (en raison de sa manière de vivre) de lui donner, à savoir l’assurance qu’il l’aimerait elle seule, et qu’il renoncerait à toutes les autres. Pourquoi, se demande-t-on après parcouru pendant trois heures les allées de cette immense exposition, avoir déployé tant d’énergie à se venger de la félonie d’un quarantenaire volage ? (Christine Ango est la seule à faire remarquer, avec un peu d’ironie, que Sophie Calle n’aurait pas dû convoquer un escadron de femmes pour régler ses comptes personnels avec ce coquin de séducteur…). Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple, plus habile et moins puéril, d’accepter les conditions de cet homme, plutôt que de lui en imposer d’exorbitantes. Sophie Calle dit qu’elle n’a pas supporté d’être la « quatrième »... Je conviens qu’il n’est jamais très agréable d’être la énième sur la liste, mais qui empêche la victime de constituer la sienne ? Et d’ailleurs : pourquoi raisonner en terme de « liste », comme s’il s’y avait un classement, une hiérarchie, des maîtresses et des sous-maîtresses, et des sous-sous-maîtresses ? N’est-il pas concevable qu’une femme soit la quatrième, et occupe malgré tout une place importante dans le cœur d’un homme? Sophie Calle, aveuglée par son amour-passion est incapable de voir tout cela, cette grande artiste se révèle inapte à penser qu’une femme (ou un homme) puisse être unique sans pour autant être l’Unique. On nous objectera, que si cette évolution est souhaitable au plan des moeurs, elle ne l’est peut-être pas au plan artistique (l’art se nourrissant de la mise en péril provisoire de notre modèle amoureux – provisoire car tout rentre dans l’ordre à la fin –). Cela reste à prouver… Le dix-huitième nous avons montré le chemin, nous l’avons perdu depuis, je ne désespère pas qu’on le retrouve un jour...

 

30 mai 2008

La Rencontre

   D’abord il avait fallu convaincre Courbet (un type pas facile) de peindre des dizaines de tableaux pour faire une exposition. Ensuite il avait fallu persuader un ministre de faire passer un métro sous la capitale. Enfin il avait fallu exiger d’Alessandro Baricco qu’il finît au plus vite (car le temps pressait) son petit roman. Eux n’avaient pas idée des efforts déployés. Naïvement, ils avaient mis cela sur le compte du Hasard. Le Hasard ! alors qu’on avait retourné ciel et terre, qu’on avait harcelé jour et nuit deux artistes, fait travailler sans relâche des milliers d’ouvriers (dont certains étaient morts), pour obtenir ce miracle : leur Rencontre. Le jour dit, elle était sortie de la rétrospective Courbet vers 18h00, ravie, heureuse, vaguement excitée aussi… Parfait ! C’était exactement l’état dans lequel on voulait la mettre. Lui avait passé l’après-midi à lire Soie dans le jardin de la Vallée Suisse (jardin qu’on avait fait construire tout exprès pour qu’il fût à proximité d’elle, quand elle sortirait). En refermant la dernière page du livre, il s’était senti tout mélancolique, comme désireux d’autre chose... Il avait contourné, songeur, le Grand Palais par la gauche, et s’était engouffré dans la bouche de métro de la station Champs-Elysées-Clémenceau. Il était alors très exactement 18h15. Ce qu’il ignorait c’est qu’à cette seconde (les horaires de fermeture du jardin et du musée ayant été ajustés à cet effet), elle prenait le même chemin. Il n’avait pas été facile de contrôler leur progression à l’un et l’autre afin qu’ils parvinssent sur le quai simultanément, mais on y était parvenu en plaçant des gens en travers de leur chemin, pour ralentir leur marche, si nécessaire.

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Agglutinés sur le quai, les voyageurs avaient du mal à dissimuler leur fébrilité. Est-ce qu’un incident technique de dernière minute n’allait pas tout compromettre ? Avec ces métros on n’est sûr de rien. Heureusement, et bien qu’on n’eût procédé à aucune répétition, tout fonctionna à merveille. Les portes s’ouvrirent. Les passagers firent semblant de se bousculer en entrant, artifice grâce auquel le jeune homme et la jeune femme se retrouvèrent face à face. Il y avait cependant encore un risque... C’était qu’il ne levât pas les yeux et se replongeât dans son roman. Aussi avait-on bien insisté auprès de Baricco pour qu’il racontât une histoire certes passionnante, mais pas au point que son lecteur ne pût s’en déprendre… Il fallait qu’après sa lecture, celui-ci conservât le goût de la vie réelle. Pour elle, connaissant sa curiosité naturelle des êtres et des choses, on n’avait aucune crainte, on savait qu’elle le regarderait. De fait, il se mit à feuilleter son livre, mais, à la faveur d’une petite bousculade provoquée intentionnellement par un passager, il releva la tête, et c’est alors qu’il la vit. Ses yeux étaient très grands. Au bout de quelques secondes, elle les baissa théâtralement. A la station Miromesnil, il eut un violent battement de cœur. Il sortit alors son stylo et griffonna quelque chose. Elle se demandait bien ce qu’il fabriquait. L’aurait-il reconnue ? Elle hésitait à lui envoyer des signes encourageants. Lui se creusait la tête pour savoir comment il l’aborderait. C’est alors qu’il se rappela qu’il avait un livre entre les mains. Son visage s’éclaira. Sa décision était prise. Comme elle descendait à la station Clichy, il la suivit. Loin d’entraver sa poursuite, les voyageurs s’écartèrent pour lui frayer un chemin. Il accéléra le pas : « Excusez-moi, lui dit-il quand il fut parvenu à sa hauteur, je voudrais vous offrir ceci. » Elle s’arrêta, examina le livre, puis, le lui remettant entre les mains, dit : « Je l’ai lu, j’adore ! ». Il eut du mal à cacher sa déception. « Alors, prenez au moins le marque-page », reprit-il avec une gaieté forcée. Elle prit la carte, lui sourit, et disparut. Il remarqua le regard moqueur d’un homme qui observait la scène. Il attendit pendant une semaine. Pas de nouvelles. Il l’oublia. Il était apparemment écrit qu’il ne la reverrait plus. Mais un jour (il s’était passé plus de six mois), il reçut un SMS. « Bonjour. Je vous invite ce soir à une Rencontre autour de la sortie de mon livre ».

21 mai 2008

Clélia, ou l'extension du domaine de l'amour

   Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par le plus objectif des hasards. Où ? Dans un restaurant de l’avenue Georges V. Elle attendait quelqu’un qui n’était pas venu. En paraissait fort contrariée... Leurs tables étaient voisines. Elle avait posé une question sur la carte. Entre eux et elle, une petite conversation s’était engagée sur les spécialités du restaurant (Eux, c’était nous, Georges et Madeleine ; la spécialité, c’était Le Tigre qui pleure ; elle, c’était Clélia). Comme ce prénom était romanesque ! Oui sans doute, mais, leur avait-elle expliqué, « Clélia » c’était d’abord le prénom de sa grand-mère, dont elle honorait la mémoire en portant le sautoir d’escarboucles. Pendant qu’elle leur montrait le bijou, Georges avait noté le regard insistant de Madeleine sur la gorge de Clélia… «… honorait la mémoire ? » reprit-il, intrigué. « Ma grand-mère, dit-elle en s’animant, a eu une vie très rangée, très comme il faut, mais un jour, elle m’a confié qu’elle était dévorée de désirs inavouables, qu’elle se consumait de l’intérieur, qu’elle aurait voulu faire des choses insensées... Cette confidence m’a bouleversée, et après sa disparition, je me suis promis de donner une consistance matérielle à sa vie rêvée. En fait, j’ai décidé de vivre tout ce que ma grand-mère s’était interdit de vivre, c’est-à-dire, dit-elle très vite comme si elle s’était soudain aperçue de l’audace excessive de ses paroles, de réaliser ses fantasmes ». Madeleine soupira. Son gilet avait glissé de ses épaules, dévoilant un très audacieux corset rose. Comparée à la toilette de Clélia, qui portait une robe écrue de style Récamier, celle de Madeleine aurait pu passer pour provocante.

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Voyant que le couple et la jeune femme avaient noué connaissance, un serveur proposa de rapprocher leurs tables. Celles-ci étaient maintenant collées l’une contre l’autre. Georges, depuis un quart d’heure, avait une envie folle de poser sa main sur les genoux de Clélia, dont il contemplait les boucles sur le front, et les beaux yeux clairs quand elle se tournait vers lui. Madeleine l’y invitait par des jeux de regards. On leur apporta le dessert. Sans se consulter, ils poussèrent leurs trois assiettes au centre de la table, et le partagèrent. Ils n’avaient pas beaucoup bu, mais ils étaient très gais. Presque tous les clients étaient partis. Georges, malgré sa bonne humeur, devenait soucieux. Que se passerait-il quand on apporterait l’addition ? Se séparerait-on en se souhaitant une bonne nuit. Poursuivrait-on ensemble la soirée, et si oui, où ? Il hésitait à proposer quelque chose. A une question qu’il osa finalement poser sur son expérience du libertinage, Clélia répondit cependant de manière encourageante, disant qu’elle y faisait « ses premiers pas ». Elle finit même par leur avouer cette chose incroyable (incroyable même aux yeux de Madeleine), qu’un soir, « sans savoir pourquoi, vraisemblablement par curiosité, elle avait eu l’idée d’aller tout seule dans un club… » Madeleine se redressa, comme électrisée. Georges, concentré, l’écoutait. « Et alors ?... », reprit Madeleine, incapable de dissimuler son impatience. Clélia parut deviner ce qu’on attendait d’elle, balbutia… C’est à ce moment que Georges lui prit doucement le bras et lui dit : « Vous plairait-il de prendre un dernier verre avec nous rue de Ponthieu ?... »

(La suite)

17 mai 2008

Paraboles de Vulcaine (3)

   Comme elle n’avait pas trouvé de coupes, elle avait pris la bouteille et l’avait vidée tout entière dans un saladier. Ravie de sa trouvaille, Vulcaine regardait les bulles qui bondissaient comme des folles à la surface… « Dommage, lui fis-je observer, qu’il soit physiquement impossible de boire dans le même verre… » Vulcaine sursauta, comme si cette réflexion l’atteignait personnellement. « Comment ça, physiquement impossible ? Comment ça physiquement impossible ? » Et d’un geste brusque, elle prit la jatte de verre à pleine main et l’approcha de mes lèvres : « Bois ! » - « Mais puisque je te dis… » - « BOIS ! » répéta-t-elle sur un ton qui ne souffrait aucune contestation. Tout en continuant de marquer ma désapprobation par un hochement de tête désabusé mais vaincu, j’appliquai ma lèvre supérieure sur le rebord du récipient, tandis que Vulcaine posait la sienne sur le bord opposé. Au moment de boire, comme j’opposais une résistance, elle tira si fort le saladier à elle, que celui-ci, déséquilibré, se renversa : une vague de vin déferla sur moi et se répandit sur mon torse nu : « « Tu vois ! éclatai-je triomphal quoique irrité, je te l’avais bien dit ! ».

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   Au lieu de riposter, Vulcaine resta muette plusieurs secondes. Je compris alors qu’elle suivait des yeux les petits ruisselets de champagne qui dévalaient ma poitrine, filaient tranquillement vers l’abdomen pour disparaître dans le bas-ventre. Toute occupée à la vision de cette cascade inopinée, elle ne m’écoutait plus... Soudain, elle posa ses deux mains sur moi, me renversa en arrière et me plaqua contre le lit. Alors, elle se pencha lentement – presque cérémonieusement – sur mon corps, et se mit à le lécher avec application. Sa langue s’enfonça d’abord dans mon cou, où le fleuve Champagne avait pris sa source ; dégringola ensuite dans la petite dépression située entre les deux collines (plutôt que monts) de ma poitrine, grimpa jusqu’au sommet de l’une d’entre d’elles, longea mes côtes par le flanc droit, puis gagna le nombril où un puits naturel s’était formé. Après y avoir lapé, jusqu’à épuisement, le divin breuvage, sa langue continua de sillonner gaiement à travers les plis et replis de mon ventre. Allait-elle s’aventurer plus bas, où l’attendait un dangereux récif ? A ma déception, la langue interrompit là son périple. Vulcaine se redressa, la bouche toute humectée de vin, les seins vernis d’alcool. Je retenais mon souffle. Je sentais mon sexe palpiter comme un insensé, quelque part au-dessous de moi. Irait-elle recueillir, sur sa langue, les dernières gouttes de champagne qui s’y étaient perdues (ou retrouvées) ? Contre toute attente, Vulcaine s’empara du saladier de champagne, et le renversa sur sa tête. Cheveux, joues, épaules, seins, reins, cuisses, tout fut baptisé ! Ce n’était plus Vulcaine battant le fer de la Passion, mais Vénus sortie des eaux de la Création. J’étais totalement abasourdi. Enfin, éclatant d’un rire sonore, elle ouvrit tout grand ses bras puissants, bomba sa poitrine conquérante, et me lança : « Eh bien !... Qu’est-ce que tu attends pour me boire ?