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17 mars 2008

Les gens normaux

   « Et si on se faisait une soirée normale ce week-end ? » C’est Madeleine qui parle. J’acquiesce. Justement, Marc (« Tu sais Marc, le type qui fait de l’aviron avec moi toutes les semaines ») m’invite à son anniversaire. Pourquoi ne pas accepter son invitation ? … Oui, c’est une bonne idée. « Je trouve en effet, enchaîne Madeleine, que depuis quelques années, nous négligeons nos amis. Presque toutes nos relations sont axées sur la gastronomie, ça devient lassant ! » (la gastronomie, c’est le code que nous utilisons pour parler du libertinage sans être compris de notre entourage). « Tu as raison, il n’y a pas que la gastronomie dans la vie, je vais appeler Marc et lui dire que nous allons à son anniversaire ; ça lui fera plaisir. » Avec Marc, on pouvait être tranquilles : nous n’avions jamais parlé d’autre chose que de double barrés, siège coulissant, rame, tolet, pelles, etc.

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En nous rendant dans le vingtième, j’étais aussi excité que si nous allions au No Comment : on allait enfin faire la connaissance de gens normaux, qui nous parleraient de ce qu’ils font dans la vie, de ce qu’ils aiment au cinéma, etc. Ce serait passionnant. On frappe. Marc nous ouvre, je le trouve bizarrement attifé : tee-shirt moulé vermillon, petit pantalon noir bouffant, bottes de cuir terminées en pointe... Il nous fait entrer dans le séjour. Les invités sont déjà arrivés, et là… soudain, je comprends que notre soirée ne sera peut-être pas aussi normale que nous l’avons souhaité… Cinq garçons nous regardent avec curiosité, tous pédés. Le premier me regarde avec gourmandise, le second considère Madeleine avec circonspection. Les allusions gastronomiques fusent dès nos premiers échanges. Durant toute la soirée, il ne sera question que de « cela ». Excités sans doute par notre présence, Pascal, Christophe, Bruno, Rémy, et Marc se déchaînent, multiplient les provocations de toutes sortes. On m’observe, sourire en coin, tandis que je plante mes dents dans un boudin antillais. Pascal extrait d’une corbeille un fruit exotique qui ressemble à une couille (j’ai oublié le nom de ce fruit étrange), me le tend. On rit. Le petit clan jouit de nos réactions offusquées (ils ne savent pas encore qui nous sommes). Vers minuit : nous tenons notre revanche : Bruno a en effet lancé, très imprudemment, un jeu de la vérité… Madeleine ouvre les hostilités. Elle affirme aimer autant les femmes que les hommes. Stupéfaction. On guette, inquiet, ma réaction. Je reste impavide. Les gars votent « faux » d’un seul homme. Et tombent des nues, quand Madeleine leur apprend que « c’est vrai ! ». Arrive mon tour. Je déclare avoir une maîtresse. Gêne dans l’assistance : cette fois c’est Madeleine qu’on regarde avec inquiètude. On craint que ce petit jeu ne tourne à la querelle de ménage. Bruno et Marc, pour s’amuser, disent que cela pourrait bien être vrai. « Faux », dis-je, et ajoute, après que chacun a repris sa respiration : « Je n’en ai pas une… mais deux ». Nos convives sont incrédules. On se tourne vers Madeleine, qui leur confirme en souriant que c’est vrai. Mais les garçons ne veulent pas s’en laisser compter. Christophe se lâche : il avoue qu’il a baisé un conseiller du Ministère. Bruno assure qu’il a payé un mec pendant un an. Marc nous confie qu’il est « volage », et que parfois « il fait ça avec des femmes ». (Bruno, son ex,  le regarde de travers). Rémy affirme qu’il a enculé un contrôleur sur des sacs postaux dans un TGV. Pascal dépasse tout le monde en nous expliquant qu’il s’est fait violer par un marocain, le couteau sous la gorge… Ne nous avouant pas vaincus, nous leur faisons des révélations plus incroyables encore... Nos petits pédés regardent désormais Madeleine d’un autre œil. Cependant Christophe ne désarme pas, il veut « nous enfoncer tous ». Il annonce qu’il va avouer quelque chose d’impossible... « Qu’est-ce que c’est ? » s’écrie-t-on de toutes parts. « Eh, bien voilà, la nuit dernière…  j’ai fait un rêve et… (il roule des yeux terribles), j’ai rêvé qu’une femme, oui, une FEMME !… m’embrassait... et que j’y prenais du plaisir ! » Tous ses amis crient, s’insurgent, protestent : « C’est impossible ! » « Tu te moques de nous ! ». Tous (moi compris) votent faux. Madeleine le fixe droit dans les yeux : « Moi je pense, au contraire, que c’est vrai…, mais si j’ai raison, alors…, je veux que tu me donnes un baiser. » Consternation générale. Lui hésite, balance, puis accepte. « Vrai… » dit-il d’une toute petite voix honteuse. Madeleine se précipite, s’assoit à côté de lui sur le canapé et lui offre ses lèvres. On n’en revient pas de son audace. Le petit ami de Christophe, Rémy, ne peut réprimer une grimace d’agacement : « Te gêne pas pour moi surtout ! », lance-t-il avec un sourire forcé. Christophe, rouge comme une tomate, prend une assiette et usant d’elle comme d’un paravent, dépose un baiser furtif sur les lèvres de Madeleine. Il est trois heures du matin, nous décidons d’en rester là. « La prochaine fois, me dit Madeleine dans le taxi, on ira au No Comment : là-bas, avec un peu de chance, on trouvera peut-être des gens normaux… »

Commentaires

J'ai passé une journée bof bof et je la termine pliée de rire devant mon écran...

Merci à vous deux!

L'un de vos plus savoureux article :))

J'aime particulièrement la fin de votre histoire « La prochaine fois, me dit Madeleine dans le taxi, on ira au No Comment : là-bas, avec un peu de chance, on trouvera peut-être des gens normaux… »

Très très fort!

Ecrit par : mina | 17 mars 2008

Je suis d'accord avec Mina (si ce n'est que j'écrit ce commentaire un matin, et non après une journée bonf bof).

C'est vraiment très agréable de vous lire. J'aime particulièrement le "je n'en ai pas une... mais deux" :D

Ecrit par : Emeline | 18 mars 2008

On connaissait déjà l'expression "pédé comme un foc" (et non comme un phoque) allusion au fait que le vent prend le foc par derrière. L'aviron apparemment suscite les mêmes vocations :) Vive la marine! (à laquelle on doit ce fier dicton que personnellement j'adore: "dans la marine, on salue tout ce qui bouge et on repeint le reste")

Ecrit par : françoise | 18 mars 2008

Là, vous affûtez votre plume pour un roman, cher Georges.
C'est à se demander si Madeleine n'aurait pas prononcé cette phrase finale pour le seul plaisir de vous offrir une jolie conclusion à cette histoire.

Heureux de vous lire, en tout cas,

C.T.

Ecrit par : Clown Triste | 18 mars 2008

Très drôle, comme toujours Georges. En fin de compte, il y a eu entre votre ami et vous un coming out croisé.

Merci pour cette précision de « voileuse », Françoise, même si je m’en étonne : C’est le spi qui ne prend que le vent arrière alors que le foc permet d’avancer au prés, c'est-à-dire face au vent !

Ecrit par : Vagant | 18 mars 2008

Tout cela pour dire que Georges ne marche pas à voile et à vapeur...

Ecrit par : Sub | 18 mars 2008

Complètement barrées, vos soirées ordinaires !

Ecrit par : Comme une image | 18 mars 2008

une soirée très drôle... comme souvent chez les pédés !

Ecrit par : E-Lover | 18 mars 2008

@ Vagant: il y a effectivement controverse sur l'expression pédé comme un phoque/foc/fuck, très bien expliquée sur ce lien
www.expressio.fr/expressions/pede-comme-un-phoque.php - 72k

Comme e-lover, j'ai souvent constaté que chez les pédés, le sexe est souvent bien plus... gai :) et qu'on en parle avec humour, délices et sans orgues.

Ecrit par : françoise | 19 mars 2008

c'est vrai ça, comme les noirs qui ont (souvent) le sens du rythme et les juifs qui ont (souvent) le sens des affaires... d'ailleurs il suffit d'aller passer quelques heures dans un sauna gay (je sais de quoi je parle) pour voir à quel point ils ont le sens de l'humour... soit dit en passant c'est bien plus drole avec des hétéros qui se lachent...

Ecrit par : banalités | 20 mars 2008

Terrible, ce "politiquement correct" qui s'insurge dès qu'on dit une généralité (en sachant qu'il y a évidemment des exceptions) cela me rappelle le débat animé sur Georges et les africaines! Pour avoir beaucoup discuté avec des mecs aimant les mecs, j'ai constaté qu'ils parlaient très facilement et naturellement de sexe, y compris avec une inconnue comme moi qui les abordait avec des questions... intimes. La raison m'en a été donnée: "J'ai eu tellement de mal à me faire accepter par mes proches, tellement de difficulté à m'accepter moi-même, qu'aujourd'hui où c'est fait, je me sens léger, léger..." Et de la légèreté à l'humour, il n'y a qu'un pas. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, qu'il subsiste des lourdeurs... Le sauna gay, par définition, je ne connais pas, mais le sauna bi, mixte, m'a semblé infiniment plus cool que le club libertin classique. Ou alors je suis chanceuse :)

Ecrit par : françoise | 21 mars 2008

...c'est exactement ce que je voulais dire, à ceci près que je peux comparer les saunas "bi", c'est à dire là où des hétéros vont se lâcher pour le plaisir, et les saunas "gay" où on a l'impression, quand on est "bi" ou "hétéro curieux", de ne pas vraiment faire partie de la famille... et où ça manque vraiment de fun et d'humour...

Ecrit par : banalités | 22 mars 2008

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