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21 mars 2008
Légende de Belkis (4)
« Qu’est-ce que t’as fait ce week-end ? » « Rien de spécial… ». (Nous sommes à la terrasse d’un café. Belkis porte à ses narines la rose que je viens de lui offrir.) « T’es restée chez toi ? » « Non, je suis allée sur le lac de Côme ». « Sur le lac de Côme !... ». Le patron du café, qui a remarqué la jeune femme, nous interrompt : « On peut vous offrir une coupe de champagne ? » Belkis le regarde, réfléchit : « Vous n’auriez pas plutôt de la bière ?... ». Le type est décontenancé. Il insiste. « Va pour le champagne… » dit-elle. « Tu aimes la bière maintenant ? », dis-je étonné. « Je l’ai toujours détestée… jusqu’à ce week-end… » Belkis tire avec une lenteur extrême une cigarette de son étui. Elle ne semble pas décidée à poursuivre… « C’est à cause des Hohenzollern… », se décide-t-elle enfin. « Les Hollenzollern ? » « Oui, les Hollenzollern, la famille Hollenzollern quoi ! » « Oui, je vois… » dis-je en feignant de me souvenir qui étaient les Hollenzollern ». « Vendredi, le fils des Hollenzollern, Guillaume, que j’avais rencontré l’an dernier dans une soirée à New-York (elle prononce Nillork), m’appelle : « Qu’est-ce que tu fais ce week-end ? » « Rien de spécial… » « Tu veux pas venir demain soir au palais ? Il y a une soirée costumée. On viendra te chercher à l’aéroport, on te préparera une chambre. » Je n’avais rien d’autre à faire, alors… » « Alors ? » « Alors, rien, j’y suis allée... » Belkis reprend la rose entre ses mains, la regarde attentivement. « Je préfère celle que tu m’avais offerte la première fois. Tu sais la mauve… » « Et…, dis-je avec une distraction feinte, cette fête costumée, c’était comment ? » « Horrible, trancha-t-elle, les femmes étaient habillées comme des putains » Elle s’anime soudain : « L’une d’elle, je me souviens, portait une robe en cuir couleur safran avec un zip qui partait des seins et poursuivait sa route en zigzagues jusqu’aux fesses. Mais de toute façon, je n’ai pas vu grand-chose, parce que en arrivant, je me suis sentie mal. A dix heures, j’étais dans ma chambre, assommée, sous les couvertures. Quand je me suis réveillée le lendemain matin, il y avait toute la famille Hohenzollern autour de mon lit : le prince, son épouse, le grand-père, les petits enfants, tous tirés à quatre épingles. Et, pour couronner le tout, le médecin de famille, qui me prenait le pouls. Les invités étaient partis depuis longtemps. Je me suis retrouvée seule au palais, avec tous ces teutons à moitié fous.
Ils m’ont dit, en prenant infiniment de précautions oratoires, que « si je me sentais trop faible (schwach), je pourrais rester (bleiben) autant de temps que je voulais, une semaine (eine woche), un mois s’il le fallait… » Je n’avais rien d’autre à faire… Alors je suis restée. Ils ont été très gentils. Ils ont mis un chauffeur à ma disposition. Comme je n’avais pas grand-chose à me mettre, ils m’ont acheté une garde-robe, des bouteilles de parfum et une mallette complète de maquillage. Ils m’ont fait comprendre « qu’il n’y avait rien que je ne puisse obtenir du moment que je le désirais » (je me souviens plus de la formule exacte en allemand mais ça sonnait de manière très aristocratique). Le lendemain soir, justement, je me retrouve en panne de cigarettes. Tu sais comme on les trouve difficilement celles-là… dit-elle en me désignant celle qu’elle était en train d’allumer. Il était minuit. Ils ont envoyé quelqu’un jusqu’à Milan pour en acheter. » « Et la bière dans tout cela ? ». « Figure-toi, dit-elle en éclatant de rire, que ces fous d’Hollenzollern sont convaincus que leur bière a des vertus médicinales. A mon réveil, le lendemain de la fête, ils m’ont forcé à boire un verre de leur mixture. Je n’ai pas voulu les contrarier, j’ai donc bu en essayant de ne pas trop faire la grimace. Une heure plus tard, j’étais en pleine forme ! Le lendemain, ils m’ont proposé d’aller à la chasse sur leurs terres de Souabe, près de Sigmaringen. J’ai refusé. Enfin, quand, le troisième jour, je leur ai dit que je voulais rentrer, tous ont pris un air sombre et abattu. Les enfants m’ont supplié de rester. Le grand-père m’a fait promettre de revenir… » Belkis s’interrompit et prit un air rêveur. Enfin, se rappelant ma présence, elle me demanda, avec un accent de sincérité forcé : « Et toi, qu’est-ce que t’as fait ce week-end ? » « Rien de spécial… » « T’es pas sorti ? » « Si, je suis allé à l’anniversaire d’un pote qui fait de l’aviron avec moi tous les samedis » « Ah, oui ? Et alors ? » « Et alors, rien… une soirée normale avec des gens normaux… »
22:25 Publié dans 1. JOURNAL | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Vous etes en verve en ce moment ! Quel personnage extravagant !
Ecrit par : Vagant | 22 mars 2008
