27 mars 2008
Enquête sur la sexualité
Madeleine fait partie des 67,5 % des femmes de 25 à 34 ans qui déclarent pratiquer la fellation régulièrement.
Georges fait partie des 67,7% des hommes de 40 à 49 ans qui déclarent pratiquer le cunnilingus régulièrement.
Madeleine fait partie des 23,9 % des femmes qui ont eu au cours de leur vie deux relations sexuelles en parallèle
Georges fait partie des 34,4 % des hommes qui ont eu au cours de leur vie deux relations sexuelles en parallèle.
Madeleine fait partie des 2,8 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà fréquenté un lieu échangiste.
Georges fait partie des 4,7 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà fréquenté un lieu échangiste.
Madeleine fait partie des 1,6% des femmes de 25 à 34 ans qui déclarent avoir eu une relation sexuelle avec une personne du même sexe au cours des 12 derniers mois
Georges fait partie des 3,1 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel dans un lieu échangiste.
Madeleine fait partie des 0,8 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel dans un lieu échangiste.
Georges fait partie des 0,6 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont eu entre 10 et 14 partenaires au cours des douze derniers mois.
Madeleine fait partie des 0,5 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel avec un homosexuel.
Georges fait partie des 0,3 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel avec deux femmes.
Madeleine fait partie des 0,02 % des femmes de 25 à 34 ans qui ont déjà eu un rapport sexuel sans voir leur partenaire.
Georges fait partie des 0,005 % des hommes de 40 à 49 qui ont déjà eu un rapport sexuel avec deux partenaires sans les voir.
Madeleine fait partie des 0,0008 % des femmes de 25 à 34 ans qui débauchent régulièrement de jeunes garçons pour les initier à de nouvelles pratiques.
Georges fait partie des 0,00007 % des hommes de 40 à 49 ans capables de passer une nuit entière auprès d’une (superbe) créature (consentante) sans la baiser.
Madeleine fait partie des 0,00000002 % des femmes de 25 à 34 ans quit ont fait un strip tease pour séduire la maîtresse de leur mari.
Georges fait partie des 0,00000007 % des hommes de 40 à 49 ans qui ont séduit une tierce femme, en présence de leur épouse et de leur maîtresse.
Georges et Madeleine font partie des 0,0000000000000007 % des couples qui ont sérieusement envisagé de reconstituer la première scène de Fortunio dans un château d’Indre et Loire…
Source : Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France, Editions de la Découverte, 2008, 609 p. [et auto-interview des intéressés]
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17 mars 2008
Les gens normaux
« Et si on se faisait une soirée normale ce week-end ? » C’est Madeleine qui parle. J’acquiesce. Justement, Marc (« Tu sais Marc, le type qui fait de l’aviron avec moi toutes les semaines ») m’invite à son anniversaire. Pourquoi ne pas accepter son invitation ? … Oui, c’est une bonne idée. « Je trouve en effet, enchaîne Madeleine, que depuis quelques années, nous négligeons nos amis. Presque toutes nos relations sont axées sur la gastronomie, ça devient lassant ! » (la gastronomie, c’est le code que nous utilisons pour parler du libertinage sans être compris de notre entourage). « Tu as raison, il n’y a pas que la gastronomie dans la vie, je vais appeler Marc et lui dire que nous allons à son anniversaire ; ça lui fera plaisir. » Avec Marc, on pouvait être tranquilles : nous n’avions jamais parlé d’autre chose que de double barrés, siège coulissant, rame, tolet, pelles, etc.
En nous rendant dans le vingtième, j’étais aussi excité que si nous allions au No Comment : on allait enfin faire la connaissance de gens normaux, qui nous parleraient de ce qu’ils font dans la vie, de ce qu’ils aiment au cinéma, etc. Ce serait passionnant. On frappe. Marc nous ouvre, je le trouve bizarrement attifé : tee-shirt moulé vermillon, petit pantalon noir bouffant, bottes de cuir terminées en pointe... Il nous fait entrer dans le séjour. Les invités sont déjà arrivés, et là… soudain, je comprends que notre soirée ne sera peut-être pas aussi normale que nous l’avons souhaité… Cinq garçons nous regardent avec curiosité, tous pédés. Le premier me regarde avec gourmandise, le second considère Madeleine avec circonspection. Les allusions gastronomiques fusent dès nos premiers échanges. Durant toute la soirée, il ne sera question que de « cela ». Excités sans doute par notre présence, Pascal, Christophe, Bruno, Rémy, et Marc se déchaînent, multiplient les provocations de toutes sortes. On m’observe, sourire en coin, tandis que je plante mes dents dans un boudin antillais. Pascal extrait d’une corbeille un fruit exotique qui ressemble à une couille (j’ai oublié le nom de ce fruit étrange), me le tend. On rit. Le petit clan jouit de nos réactions offusquées (ils ne savent pas encore qui nous sommes). Vers minuit : nous tenons notre revanche : Bruno a en effet lancé, très imprudemment, un jeu de la vérité… Madeleine ouvre les hostilités. Elle affirme aimer autant les femmes que les hommes. Stupéfaction. On guette, inquiet, ma réaction. Je reste impavide. Les gars votent « faux » d’un seul homme. Et tombent des nues, quand Madeleine leur apprend que « c’est vrai ! ». Arrive mon tour. Je déclare avoir une maîtresse. Gêne dans l’assistance : cette fois c’est Madeleine qu’on regarde avec inquiètude. On craint que ce petit jeu ne tourne à la querelle de ménage. Bruno et Marc, pour s’amuser, disent que cela pourrait bien être vrai. « Faux », dis-je, et ajoute, après que chacun a repris sa respiration : « Je n’en ai pas une… mais deux ». Nos convives sont incrédules. On se tourne vers Madeleine, qui leur confirme en souriant que c’est vrai. Mais les garçons ne veulent pas s’en laisser compter. Christophe se lâche : il avoue qu’il a baisé un conseiller du Ministère. Bruno assure qu’il a payé un mec pendant un an. Marc nous confie qu’il est « volage », et que parfois « il fait ça avec des femmes ». (Bruno, son ex, le regarde de travers). Rémy affirme qu’il a enculé un contrôleur sur des sacs postaux dans un TGV. Pascal dépasse tout le monde en nous expliquant qu’il s’est fait violer par un marocain, le couteau sous la gorge… Ne nous avouant pas vaincus, nous leur faisons des révélations plus incroyables encore... Nos petits pédés regardent désormais Madeleine d’un autre œil. Cependant Christophe ne désarme pas, il veut « nous enfoncer tous ». Il annonce qu’il va avouer quelque chose d’impossible... « Qu’est-ce que c’est ? » s’écrie-t-on de toutes parts. « Eh, bien voilà, la nuit dernière… j’ai fait un rêve et… (il roule des yeux terribles), j’ai rêvé qu’une femme, oui, une FEMME !… m’embrassait... et que j’y prenais du plaisir ! » Tous ses amis crient, s’insurgent, protestent : « C’est impossible ! » « Tu te moques de nous ! ». Tous (moi compris) votent faux. Madeleine le fixe droit dans les yeux : « Moi je pense, au contraire, que c’est vrai…, mais si j’ai raison, alors…, je veux que tu me donnes un baiser. » Consternation générale. Lui hésite, balance, puis accepte. « Vrai… » dit-il d’une toute petite voix honteuse. Madeleine se précipite, s’assoit à côté de lui sur le canapé et lui offre ses lèvres. On n’en revient pas de son audace. Le petit ami de Christophe, Rémy, ne peut réprimer une grimace d’agacement : « Te gêne pas pour moi surtout ! », lance-t-il avec un sourire forcé. Christophe, rouge comme une tomate, prend une assiette et usant d’elle comme d’un paravent, dépose un baiser furtif sur les lèvres de Madeleine. Il est trois heures du matin, nous décidons d’en rester là. « La prochaine fois, me dit Madeleine dans le taxi, on ira au No Comment : là-bas, avec un peu de chance, on trouvera peut-être des gens normaux… »
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11 mars 2008
Paraboles de Vulcaine (1)
Vulcaine était nue, et n’avait gardé sur elle que son bracelet de bronze. Etendue sur le lit, elle me regardait, apaisée, comme une statue antique. « Ce qui me plaît chez toi… », commença-t-elle, «…c’est quoi ? », la coupai-je. « … ce qui me plaît…, reprit-elle en détachant chacune de ses syllabes, c’est que… » C’est sûr, elle allait me dire qu’elle aimait mes fesses, aussi n’écoutais-je déjà plus, et, me laissant glisser sur la pente de la rêverie, considérais les siennes dont les courbes puissantes se dessinaient dans la pénombre. Un souvenir me revenait : nous étions dans un restaurant. Un serveur de type slave (yeux bleus, cheveux blonds, peau diaphane, accent prononcé) était venu nous apporter la carte. Vulcaine, impassible, avait observé chacun de ses gestes, pendant qu’il prenait la commande. Enfin, une fois qu’il avait eu le dos tourné, elle s’était penchée, et m’avait dit à l’oreille : « Tu as vu ?... ». Elle avait l’œil brillant. « Non… Y avait quelque chose à voir ? » Elle m’adressa un regard de protestation comme si j’avais manqué quelque chose d’énorme. « Mais quoi ? fis-je impatienté, il avait un œil de verre, des dents en or, des oreilles en pointe ? » « Mais non, que t’es bête ! », éclata-t-elle. « Tu n’as donc rien remarqué ?... » « Franchement…. non. » abdiquai-je. « Tu n’es vraiment pas observateur : c’est son CUL qu’il fallait remarquer : ce petit serveur a un cul fantastique, un cul à crrroquer ! (et disant cela elle faisait le geste de celle qui prend une pomme dans sa main et y plante ses dents)... » « Ne te gêne pas, dis-je sur un ton pincé, croque-les lui. » Vulcaine se renferma, impénétrable. Etait-elle sérieuse en disant cela ? Etait-ce de la provocation ? Ou cherchait-elle, comme le font souvent les très jeunes filles, à me « tester » ? A cette époque, je ne connaissais pas encore assez Vulcaine pour savoir qu’elle ne plaisantait jamais, qu’elle pensait exactement tout ce qu’elle disait… Le serveur revenait avec nos plats. « Excusez-moi… », lui dit-elle quand il eut tout déposé sur la table. Le jeune homme la considérait d’un air affable, prêt à bondir sur la carafe d’eau ou la salière oubliée. « … Est-ce que vous accepteriez que je vous mette la main au cul ? » Vulcaine avait parlé très distinctement, mais le serveur, pour qui cette phrase était impossible, se fit quand même répéter la chose. Elle répéta plus fort sa question, si fort que les gens de la table d’à côté se retournèrent. Le serveur, quand il n’eut plus aucun doute sur ce qu’il venait d’entendre, piqua un fard, balbutia, et déclara, sur un ton presque offusqué et mondain, qui m’amusa beaucoup : « Mais c’est tout à fait impossible, Madame ! » Vulcaine insista : « MAIS POURQUOI ? » (son « mais pourquoi » sonnait un peu comme le « mais pourquoi » des enfants à qui l’on refuse une deuxième pomme d’amour dans les fêtes foraines.) Le garçon fut tellement déstabilisé qu’il tourna les talons et s’enfuit en courant. On ne le revit pas de la soirée. « Donc, dis-je revenant soudain à nous, ce que tu aimes chez moi, c’est mes fesses, n’est-ce pas ? » « Pas du tout !… » Cette fois, je sursautai et me concentrai : « Ce que j’aime chez toi... c’est que tu aimes le préservatif. » Je restai bouché bée. Certes, Vulcaine (et je m’en rendais compte à mesure que je progressais dans sa connaissance) était une femme imprévisible, aussi devais-je m’attendre à ce qu’elle me sortît quelque chose d’incongru, mais de là à déclarer qu’elle m’aimait pour mon goût du préservatif... (goût, soit dit en passant, tout à fait faux, car je n’ai jamais aimé cette immixtion intempestive du plastique entre moi et mes maîtresses, et ne me suis rallié à cet usage, comme tous les hommes de ma génération, que contraint et forcé par ce que l’on sait). Après sa déclaration, Vulcaine se tut, et se mit à jouer avec les franges du dessus-de-lit. « Ce que tu veux dire, dis-je en faussant exprès sa question, c’est que tu aimes faire l’amour avec le préservatif ? » « Mais non ! Ce n’est pas non plus ce que j’ai dit. Tu n’écoutes pas. J’ai dit que: ce que j’aimais chez toi, c’est que tu mettais le préservatif. Spontanément. Que tu le mettais sans que je te le demande ». Voyant, à mon air éberlué, que je ne comprenais toujours pas ce qu’elle voulait dire, elle s’expliqua. Dans le village où elle était née, 80 % des jeunes étaient atteints du SIDA. Durant toute son adolescence, elle avait dû batailler pour obliger les garçons à mettre une capote. Elle était une des rares à n’avoir pris aucun risque, à n’avoir pas cédé, et donc à n’avoir pas succombé. C’était grâce à son père. Il lui avait dit, que, pour obtenir le VISA, il fallait faire un test, et que si ce test était "positif", l’entrée en France était refusée. Elle voulait aller en France. Elle avait tenu bon et baisé avec la capote. Pourtant, le jour dit, quand on lui avait fait le test de séropositivité, elle avait eu « la peur de sa vie ». Elle n’avait pas pu regarder les résultats. Mais aujourd’hui elle était fière de sa santé. Elle remerciait le Préservatif, auquel elle vouait une sorte de culte. « Aussi, conclut-elle, sans t’en rendre compte, m’apportes-tu, chaque fois que tu le mets, la plus belle preuve d’amour qui soit ».
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03 mars 2008
Erographie
C’est en lisant le joli petit volume de Pierre-Marc de Biasi sur l’érotisme
– lecture consécutive à la visite de l’exposition sur l’Enfer, dont je ne dirai rien tant elle m’a laissé perplexe – que je me suis aperçu que notre difficulté à démêler l’éternelle question de la différence entre érotisme et pornographie, venait de ce qu’il nous manquait un concept pour désigner, dans toute sa complexité, dans toute sa largeur de clavier (de l’allusif à l’obscène), les représentations de l’éros. Si on lit attentivement cette intelligente synthèse, on observe en effet que l’auteur bute, comme les autres avant lui, sur l’opposition érotisme/pornographie. Soucieux toutefois de ne pas répéter le poncif selon lequel « depuis toujours l’érotisme se différencie de la pornographie comme l’art se distingue de la technique [aspect esthétique], le désir de la consommation [aspect économique], l’implicite de l’explicite, le gracieux du vulgaire, le doux du brutal, le dissimulé de l’exhibé, etc., Pierre-Marc de Biasi avance, sans nous convaincre totalement, qu’il s’agit d’une « affaire de rythme ». « Au cycle court du tout tout de suite consumériste, l’érotisme oppose[rait] la durée et la médiation : le différé qui intensifie le désir, l’ailleurs d’une représentation qui le métamorphose en beauté [là il nous semble que l’auteur se laisse griser par le style], l’écart d’une échappée physique dans l’éternité [regriserie] (p. 142). Ce distinguo contient indiscutablement un fond de vrai, et il a au moins le mérite de ne pas situer le problème au niveau de la morale, comme le fait Michela Marzano dans son détestable ouvrage
: l’érotisme est sans aucun doute du côté de la lenteur (voir Kundera), mais cette définition présente le grave défaut d’opposer deux réalités qui sont, conceptuellement, non opposables. L’érotisme est en effet une notion vague, un concept fourre-tout, qui, contrairement à la pornographie, n’inclut pas l’idée (capitale) de représentation. Lorsqu’on oppose l’un à l’autre (ce qu’on fait depuis des lustres) on fait donc comme si l’érotisme était une écriture de l’éros (une graphie à valeur artistique ajoutée de l’eros), comme la pornographie est une représentation, soi disant pauvre et utilitaire, de l’éros. Or l’érotisme, je le répète, est une chose diffuse qui ne nécessite pas forcément de médiation (on parlera aussi bien de l’érotisme d’une œuvre d’art que de l’érotisme de telle situation ou de tel objet…).
Voici plus d’un an, tournant autour de cette question difficile, et ne lui trouvant pas de réponse satisfaisante, j’avais proposé de récupérer (suivant l'exemple de Six) le terme de "pornographie", de le débarbouiller de ses connotations péjoratives, de lui redonner une sorte de noblesse, et, corrélativement de renoncer définitivement à l’emploi du mot "érotisme", confiné dans son sens de pornographie politiquement correcte, de pornographie à l’usage des faibles et des timorés. Avec le recul, je dois constater que ce terme de pornographie, que je continue d’aimer malgré tout, n’est pas viable, car régulièrement confondu avec le « porno ».
Cette équivoque irritante (car il faut à chaque fois expliquer pourquoi on trouve que La Recherche de Proust est un roman pornographique) est ce qui me détermine à inventer, pour désigner les représentations de l’Eros dans leur spectre maximal, des figurations les plus allusives aux expressions les plus directes, des constructions les plus subtiles aux déjections les plus brutales, et, pour nous faire comprendre encore par quelques exemples, de la Vénus d’Urbino de Titien à L’Origine du Monde de Courbet, de L’amant de Lady Chatterley aux Trois Filles de leur mère, de Sapho à Sade, le concept d’EROGRAPHIE. Seront à partir de maintenant qualifiées, ici, d’œuvres érographiques toutes les formes (basses ou hautes) de représentation de l’activité érotique (du désir à sa réalisation).
* A noter que je ne suis pas l'inventeur du mot (!). Il existe même un blog qui porte ce nom, mais la définition qu'en donne l'auteur est toute différente de la nôtre, et nous ne sommes pas sûr de la partager...
09:40 Publié dans 2. REFLEXIONS | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note



