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06 avril 2008
Légende de Belkis (5)
« Est-ce que tu ne fumes pas un peu trop ?... », dis-je timidement en la voyant ouvrir un nouveau paquet. « Je fume trop. C’est indiscutable. Mais Je n’ai pas le choix. Je fume trop depuis… (elle réfléchit quelques secondes) 435 jours. » Le fil de plastique siffle autour du paquet qu’elle délie. Son visage est à peine visible dans la pénombre. « 435 jours ?… », « Oui, cela fait exactement 435 jours que j’ai commencé à fumer ». Crissement sec du briquet ; son visage s’éclaire d’une lueur mordorée, puis s’efface, repris aussitôt par l’obscurité. « En général, les gens se souviennent plutôt du jour où ils ont arrêté de fumer… », fis-je remarquer. « 435 jours, me coupe-t-elle, il y a exactement 435 jours qu’elle est morte. Ca ne s’oublie pas facilement ces choses-là… » Belkis s’est retournée. Sa lourde chevelure se répand en méandres nombreux sur ses épaules nues. A intervalle régulier, je vois poindre l’éclat incandescent de sa cigarette dans le noir. Je m’attends d’un instant à l’autre à ce qu’elle reprenne la parole, m’explique le rapport entre cette morte et le tabac. Mais rien ne vient. Je l’entends au contraire rouvrir le paquet, y puiser une nouvelle cigarette.
Soudain, elle éclate d’un rire si fort que je sursaute : « Ce que tu étais drôle tout à l’heure, dans la salle de bain !... Tu étais comme une fille ! Et tu tournais la tête à droite, et tu tournais la tête à gauche, une vraie nana ! Ce que c’était drôle, vraiment ! » Je me redresse, abasourdi : « Mais…, balbutié-je, comment le sais-tu ?... ». Belkis éclate de rire plus fort : « Parce que… cette glace, devant laquelle tu te pomponnais, est une glace sans tain. D’ici tu peux voir, sans être vu, quiconque se trouve dans la salle de bain… » Elle s’interrompit un instant, songeuse, et reprit d’une voix étrange, mal assurée : « Eva aimait regarder les hommes qu’elle invitait ici... » Je crus deviner l’association d’idée qui s’était faite dans son esprit « Eva, c’est… la… morte dont tu parlais tout à l’heure ? », aventuré-je… « Nous étions comme deux sœurs, commença-t-elle. Nous étions si inséparables qu’il n’y avait, alors, presque plus de place pour les hommes. Je ne me suis jamais remis de sa disparition. C’était il y a 435 jours exactement. Nous logions dans une villa à Monte-Carlo. On avait passé la nuit à boire du champagne, à faire les folles… A l’aube, je devais remonter à Paris pour un défilé. Juste avant de partir, comme si elle avait senti quelque chose, elle m’a dit : - Surtout prends soin de toi… J’ai pris l’avion. En arrivant à Paris, un inspecteur de police m’a appelée pour me dire qu’Eva était morte. J’ai demandé : - De Quoi ? - On ne sait pas. Mais si vous voulez la voir, dépêchez-vous parce qu’on va emporter le corps. Sans réfléchir, j’ai pris ma bagnole, et j’ai traversé la France. J’ai pleuré pendant tout le trajet. Je n’étais plus qu’à vingt kilomètres de Monte-Carlo, quand il y a eu un accident sur l’autoroute. Je suis restée plusieurs heures, bloquée, sans rien pouvoir faire. Je m’étais mise en tête de la revoir avant sa mise en bière. Or, plus le temps passait, plus mes chances diminuaient de la revoir. Je devenais folle. Enfin, on a dégagé la route. Quand je suis arrivée à Monte-Carlo, il était trop tard. J’ai vu le cercueil fermé sortir de la maison, et des gars l’engouffrer dans un véhicule spécial. On allait transférer la boîte en Afrique, dans le village de sa famille. Je suis allée là-bas, pour les obsèques, mais, lâcha-t-elle d’une voix étranglée, ce qui m’a tuée, c’est que je n’ai jamais pu revoir son corps… » Le son sec du briquet déchira l’atmosphère. Belkis se retourna vers moi, et me dit en aspirant très fort sur sa cigarette : « Eva fumait beaucoup. Je ne fumerai jamais assez pour elle… »
22:00 Publié dans 1. JOURNAL | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Quelle jolie note ! On y sent une vraie tendresse.
Ecrit par : Vagant | 07 avril 2008
