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19 avril 2008
Fragments de Madhiva (1)
Il y a des gens qui se souviennent du jour où François Mitterrand a été élu, d’autres du jour où ils ont vu les pyramides d’Egypte pour la première fois, d’autres encore du jour où ils ont arrêté de fumer... Moi, je me souviens du jour, et même de l’heure exacte (22h15), où j’ai posé ma main sur celle de Madhiva : c’était le 13 novembre dernier, au Théâtre Antoine (2 ème rang de corbeille) pendant la représentation de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Au moment où mon index, escorté bientôt de ses frères, s’est posé sur ses phalanges, mon cœur a fait saut. Un saut vertigineux. (Il est vrai que j’attendais ce moment depuis si longtemps !) De la première seconde où je les vis, les mains de Madhiva me saisirent : cela se passait le 30 juillet 2007 (je l’ai noté dans mon petit carnet), sur la ligne 4 du métro. Je me trouvais en face d’elle. Depuis quatre stations, mes yeux assistaient, médusés, au spectacle de ses deux mains exécutant d’acrobatiques et aléatoires figures, s’ouvrant et se refermant comme des anémones de mer ballottées par les courants… (Ce jour-là, Madhiva, comme elle me le révélerait plus tard, expliquait quelque chose de « délicat » à sa sœur et, semble-t-il, ses dix doigts n’étaient pas de trop pour se faire comprendre de celle qui, impassible, comme moi, l’écoutait). C’est la droite, si je me souviens bien, qui, à Réaumur Sébastopol, prit la carte que je lui tendis et la glissa, à la manière d’un agent secret, dans son sac. Est-ce la même main qui, deux mois plus tard, composa le numéro inscrit en hâte au verso de ladite carte ? Je l’ignore, toujours est-il que Madhiva accepta mon invitation à déjeuner. Au repos, sur la table d’acajou où elle les avait disposées en étoiles, les mains de Madhiva m’apparurent d’une beauté presque effrayante. Tout en lui parlant, je songeais en les regardant, aux vers de Breton :
Ma femme aux poignets d’allumettes,
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foins coupés.
Etait-il possible que des mains pareilles pussent se livrer à des taches infâmes ou triviales ? Non, bien sûr, ces mains-là étaient faites pour autre chose, de plus noble ou de plus doux… Afin de détourner le cours de ma rêverie, qui commençait à devenir dangereuse, je lui posai la question convenue de son origine : « Mauritanie », répondit-elle. « Mauritanie, pensai-je en moi-même, l’anagramme de main ». Tout me ramenait à Elles. Je décidai, à cette seconde, de m’en emparer, définitivement. « Puis-je la prendre en photo ? » « Mais prendre quoi ? » fit-elle étonnée. « Mais votre main ! », Madhiva parut troublée. C’était la première fois qu’on lui faisait une telle demande. Elle hésita, comme si elle avait compris d'instinct qu’en donnant ce fragment d’elle-même, elle se donnait tout entière. Enfin, après un moment d’hésitation, elle l’avança tout doucement vers moi, et me laissa la prendre.
10:35 Publié dans 1. JOURNAL | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Commentaires
J'ai un long moment été fasciné par ces longs doigts fins.
(Sinon, je me rappelle vaguement de l'élection de Mitterrand et aussi de mon arrivée au Caire et de ma surprise d'apercevoir les pyramides depuis le cœur de la ville comme on aurait pu apercevoir la Tour Eiffel d'un coin de Paris, moi qui les imaginais en plein désert, et j'ai plein d'autres souvenirs encore mais moins que si j'avais mille ans – je ne les fais pas.)
Ecrit par : Comme une image | 20 avril 2008
Très prometteur...
Ecrit par : E-Lover | 22 avril 2008
Comme un gant...
Ecrit par : Laurent Morancé | 23 avril 2008
oh! Jolie.. très prometteur.. j'adhère...
Ecrit par : Athena | 24 avril 2008
