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01 mai 2008

Légende de Belkis (6)

 

   Elle ouvre les yeux. Je m’empresse de dire quelque chose pour la maintenir en éveil : « Je… j’ai été chercher des croissants… ». Belkis me regarde sans comprendre, prononce un mot inaudible, et replonge. Le silence, implacable, reprend possession des lieux. L’appartement est vide. Ou presque : juste un matelas posé à même le sol. Deux heures maintenant que je la regarde dormir... Son petit bichon maltais dort, comme elle, à poing fermé. Il s’est installé aux pieds de sa maîtresse dans les replis des draps. Je songe à L’Olympia de Manet : à la mer de satin blanc, à l’océan de chair immaculée, au visage affable de la servante, et au petit chat noir qui s’étire à droite.

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A la surface du lit que la blancheur défend, surnage, dans une solitude sublime, le long bras noir de Belkis. Un froissement interrompt ma songerie. Sans prévenir, Belkis s’est levée, a enfilé son peignoir de satin. La voilà qui s’avance vers moi, d’un pas indécis. « Qu’est-ce que je peux faire… ? dit-elle. Qu’est-ce que je peux faire… pour me réveiller ?... Prendre un bain ?... Fumer une cigarette ? » Je ne sais pas quoi lui répondre : moi, quand je suis réveillé, je suis réveillé. Elle extraie laborieusement une cigarette de son paquet, s’y reprend à trois fois pour l’allumer. La fumée file, bleue, vers le plafond. Nous restons muets plusieurs minutes. Il est presque onze heures du matin. Pas un bruit ne filtre du dehors. Le soleil fait une entrée timide par les baies vitrées. Pour dire quelque chose, je lance une conversation sur Kafka. Je lui fais observer qu’il est jaloux de moi. Belkis le gronde gentiment comme s’il s’agissait d’une grande personne. Le chien me regarde, vaguement hostile, avec ses petits yeux brillants, puis retourne se coucher au pied du lit. Tout redevient silencieux. « Qu’est-ce que je peux faire pour me réveiller ? », reprend Belkis en bâillant. Elle déchire un croissant entre ses doigts. Elle réfléchit, les yeux plissés, l’air sincèrement contrarié. Je me surprends moi-même, par mimétisme, à réfléchir très sérieusement à ce problème. Oui, au fait, comment s’y prendre ? Au bout d’un certain temps, ne trouvant pas de solution, Belkis décide de se remettre au lit. Je l’imite mécaniquement et m’allonge à côté d’elle. Nous voici joue contre joue. Nos deux corps, blanc et noir, disposés en « V ». Un souffle régulier m’annonce son prochain départ. Je ne serai pas du voyage, je le sais d’avance, mais je veux aussi ma part d’abandon, je veux, comme elle, profiter de ce temps dérobé à l’existence sérieuse. Alors je ferme les yeux et me laisse glisser dans le néant. J’entends, amortis, les bruits  de la ville qui s’agite : l’accélération brusque d’un conducteur de scooter fonçant vers sa mission, le bâillement tragique et prolongé d’une benne à ordure, les cris d’un bébé protestataire pressé de vivre. Peu à peu, la sensation de la chaleur de la joue de Belkis se communique à la mienne, se diffuse en moi, et me plonge dans une torpeur délicieuse. Tout se dissout, s’ordonne et se fond dans un calme harmonieux et définitif. Et je m’endors en cherchant vainement quel problème je cherchais à résoudre avec une si grande obstination.