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09 mai 2008

Directement par le sexe

 

   Le film m’avait marqué quand je l’avais vu la première fois (c’était il y a presque vingt ans). Je l’ai revu hier soir et il m’a fait un effet plus fort encore (sans doute parce que, entre temps, certaines choses se sont produites, dont ce blog témoigne, qui m’ont permis de mieux le comprendre). Je dis « le film », mais je devrais dire les films, car Jean Eustache a tourné deux versions de cette histoire (peut-être ai-je une légère préférence pour la première). Mais de quelle histoire s’agit-il ? D’une « sale histoire », comme l’indique son titre. Sale parce qu’elle se passe dans un lieu « sale » (dans les toilettes d’un café) ; sale, surtout, parce qu’elle révèle une facette peu reluisante des hommes. De cette histoire nous ne verrons aucune image, seulement le visage de celui qui le raconte. Nous sommes dans un intérieur bourgeois, le narrateur est assis, cigarette dans une main, verre de whisky dans l’autre, devant un petit parterre de femmes impassibles. Le maître de maison les a prévenues : l’homme qui est ici va leur raconter une histoire « déplaisante ». Le récit dure vingt minutes, le temps pour le héros (qu’interprète dans la première version Jean-Noël Pick, celui-là même à qui est arrivée cette aventure,  et Michaël Lonsdale, dans la seconde, qui reprend mot pour mot son texte) de déployer les différents épisodes de son histoire :

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à l’époque, cet homme d’une trentaine d’années avait l’habitude d’aller dans un café pour passer ses coups de fil au sous-sol, où se trouvent les toilettes. Il s’aperçoit bientôt que les garçons ricanent, chaque fois qu’il descend ; un jour il entend même l’un d’eux dire : « Il est pourtant jeune celui-là… ». Très vite, il découvre la raison de leur ironie. Juste en bas de la porte des toilettes, il y a un trou, presque invisible. Quiconque se met à quatre pattes « dans la position de la prière musulmane » la joue collée au sol, dispose d’un angle de vue absolument imprenable sur le sexe de celle qui est assise là. Le héros est bouleversé par sa découverte. Pour la première fois de sa vie, il a l’opportunité de voir les femmes « directement par le sexe ». Cette expression, je m’en souviens, m’avait choquée à l’époque… C’était en effet le temps où, comme nombre de mes semblables, il ne me serait pas venu à l’esprit qu’on pût voir, et a fortiori toucher, le sexe d’une femme, sans avoir accompli le « parcours du combattant », sans être passé par toutes les étapes obligées de la parade sociale amoureuse : invitation au restaurant, déclaration d’amour, caresses préliminaires, etc. Le héros s’était lui aussi toujours plié, docilement, à cet ordre-là, jusqu’au jour où un trou lui avait permis de « brûler les étapes » et de pénétrer, sans transition, comme Alice au pays des Merveilles, dans l’espace le plus intime des femmes, dans ce domaine interdit, dans cette forteresse imprenable, qu’elles ne livrent à leur soupirant qu’en récompense de ses efforts (tradition chevaleresque)… Au début, notre conteur n’en revient pas. Puis, une espèce de fièvre s’empare de lui. Et de raconter devant nos bourgeoises médusées (l’une d’entre elle réprime avec peine son dégoût), qu’il prend un plaisir toujours plus vif à ces séances de contemplation.

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Sa passion devient telle qu’il y passe tout son temps. Il ne quitte plus le café. Dès qu’il voit une femme descendre aux toilettes, il se précipite pour regarder sa chatte par la porte biseautée. La plupart du temps, il n’a qu’une idée vague de son apparence physique. Or c’est là que survient l’autre découverte fondamentale, qui va transformer son aventure érotique en méditation philosophique : le personnage se rend compte qu’on lui a « menti », qu’il n’y a pas de correspondance terme à terme entre la beauté des femmes et la beauté de leur sexe ! Le hasard lui en apporte la preuve dans l’épisode extraordinaire du top model, point d’orgue de son récit. Un jour, une femme magnifique s’assoit en face de lui. Le héros tente d’attirer son attention. Elle le regarde à peine. Il se jure alors de la voir. Dès qu’elle prend la direction des toilettes, il dévale les escaliers et se met à quatre pattes, et alors, là, surprise, il découvre qu’elle a un sexe « horrible », un sexe qui le « dégoûte »... Quand elle sort, il lui fait comprendre par un jeu de regard subtil qu’il l’a vue. Elle est prise de panique, on l’a percée à jour. Elle s’enfuit en courant, on ne la reverra plus dans le café... Les femmes qui écoutent son histoire se demandent quel enseignement en tirer. Je me le demandais aussi il y a vingt ans. S’agissait-il d’un plaidoyer pour le voyeurisme ? Nous indiquait-on la vanité de tous les codes de la séduction entre les hommes et les femmes ? Nous invitait-on à n’avoir de relation avec les femmes que pornographique, à nous émanciper des contraintes sentimentales et des carcans romantiques ? Sans doute entrait-il un peu de tout cela dans l’intention d’Eustache à une époque où les libertés sexuelles étaient fortement réprimées : il était urgent, alors, de rappeler l’existence du sexe, hors de tout cadre pornographique. Mais il ne s’agissait pas que d’une provocation. Ce que dit Eustache à travers cette fable (en quoi elle nous parle encore aujourd’hui), c’est sa hantise de toute forme de domestication de l’organe sexuel, qu’elle passe par les voies de la commercialisation (pratique pornographique) ou par celles, plus retorses, plus hypocrites, de la séduction (parade sociale). Car le sexe, nous rappelle le réalisateur de La Maman et la Putain, doit demeurer, pour conserver toute sa puissance de sidération, inapprivoisable. Faut-il, dès lors, si l’on suit son raisonnement, renoncer à séduire ? Non car, selon nous, il y a séduction et séduction. La première, socialement codifiée, orientée exclusivement vers la consommation sexuelle – souvent pauvre car tout entière absorbée par son but – enlève au sexe sa sauvagerie primitive. La seconde, la séduction en soi, la séduction à l’issue toujours incertaine, la séduction considérée comme l’un des beaux-arts, le laisse au contraire intact. Et c’est ainsi qu’on peut se retrouver, comme nous, à pratiquer, sans avoir le sentiment de se contredire, le sexe brut et la séduction douce.

 

Commentaires

Inapprivoisable, il doit demeurer, le sexe. Et infalsifiable.

Ecrit par : Laurent M. | 10 mai 2008

Aucun rapport mais à lire absolument (j'espère que vous n'en avez pas déjà parlé):
P. Wald-Lasowski, "Le grand dérèglement. Le roman libertin du XVIIIe siècle"
Et pardon de me faire rare ces derniers temps
Bien à vous
MBS

Ecrit par : MBS | 10 mai 2008

Même dans mes illusions les plus profondes, je ne peux m'imaginer une vie sans séduction..J'en mourrai!

Ps: joli texte, vous me donnez envie de vous laisser me faire découvrir ce film..(Ooh!..)

Ecrit par : Athena | 15 mai 2008

Un oubli fâcheux: le lien pour accéder au(x) film(s) (il se trouve dans la première phrase du texte), qui vous permettra de juger de son intérêt.
L'oubli est réparé. Bonne séance à tous.

Ecrit par : Georges à tous | 16 mai 2008

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