« Clélia, ou l'extension du domaine de l'amour | Page d'accueil | Déphasage culturel »
30 mai 2008
La Rencontre
D’abord il avait fallu convaincre Courbet (un type pas facile) de peindre des dizaines de tableaux pour faire une exposition. Ensuite il avait fallu persuader un ministre de faire passer un métro sous la capitale. Enfin il avait fallu exiger d’Alessandro Baricco qu’il finît au plus vite (car le temps pressait) son petit roman. Eux n’avaient pas idée des efforts déployés. Naïvement, ils avaient mis cela sur le compte du Hasard. Le Hasard ! alors qu’on avait retourné ciel et terre, qu’on avait harcelé jour et nuit deux artistes, fait travailler sans relâche des milliers d’ouvriers (dont certains étaient morts), pour obtenir ce miracle : leur Rencontre. Le jour dit, elle était sortie de la rétrospective Courbet vers 18h00, ravie, heureuse, vaguement excitée aussi… Parfait ! C’était exactement l’état dans lequel on voulait la mettre. Lui avait passé l’après-midi à lire Soie dans le jardin de la Vallée Suisse (jardin qu’on avait fait construire tout exprès pour qu’il fût à proximité d’elle, quand elle sortirait). En refermant la dernière page du livre, il s’était senti tout mélancolique, comme désireux d’autre chose... Il avait contourné, songeur, le Grand Palais par la gauche, et s’était engouffré dans la bouche de métro de la station Champs-Elysées-Clémenceau. Il était alors très exactement 18h15. Ce qu’il ignorait c’est qu’à cette seconde (les horaires de fermeture du jardin et du musée ayant été ajustés à cet effet), elle prenait le même chemin. Il n’avait pas été facile de contrôler leur progression à l’un et l’autre afin qu’ils parvinssent sur le quai simultanément, mais on y était parvenu en plaçant des gens en travers de leur chemin, pour ralentir leur marche, si nécessaire.
Agglutinés sur le quai, les voyageurs avaient du mal à dissimuler leur fébrilité. Est-ce qu’un incident technique de dernière minute n’allait pas tout compromettre ? Avec ces métros on n’est sûr de rien. Heureusement, et bien qu’on n’eût procédé à aucune répétition, tout fonctionna à merveille. Les portes s’ouvrirent. Les passagers firent semblant de se bousculer en entrant, artifice grâce auquel le jeune homme et la jeune femme se retrouvèrent face à face. Il y avait cependant encore un risque... C’était qu’il ne levât pas les yeux et se replongeât dans son roman. Aussi avait-on bien insisté auprès de Baricco pour qu’il racontât une histoire certes passionnante, mais pas au point que son lecteur ne pût s’en déprendre… Il fallait qu’après sa lecture, celui-ci conservât le goût de la vie réelle. Pour elle, connaissant sa curiosité naturelle des êtres et des choses, on n’avait aucune crainte, on savait qu’elle le regarderait. De fait, il se mit à feuilleter son livre, mais, à la faveur d’une petite bousculade provoquée intentionnellement par un passager, il releva la tête, et c’est alors qu’il la vit. Ses yeux étaient très grands. Au bout de quelques secondes, elle les baissa théâtralement. A la station Miromesnil, il eut un violent battement de cœur. Il sortit alors son stylo et griffonna quelque chose. Elle se demandait bien ce qu’il fabriquait. L’aurait-il reconnue ? Elle hésitait à lui envoyer des signes encourageants. Lui se creusait la tête pour savoir comment il l’aborderait. C’est alors qu’il se rappela qu’il avait un livre entre les mains. Son visage s’éclaira. Sa décision était prise. Comme elle descendait à la station Clichy, il la suivit. Loin d’entraver sa poursuite, les voyageurs s’écartèrent pour lui frayer un chemin. Il accéléra le pas : « Excusez-moi, lui dit-il quand il fut parvenu à sa hauteur, je voudrais vous offrir ceci. » Elle s’arrêta, examina le livre, puis, le lui remettant entre les mains, dit : « Je l’ai lu, j’adore ! ». Il eut du mal à cacher sa déception. « Alors, prenez au moins le marque-page », reprit-il avec une gaieté forcée. Elle prit la carte, lui sourit, et disparut. Il remarqua le regard moqueur d’un homme qui observait la scène. Il attendit pendant une semaine. Pas de nouvelles. Il l’oublia. Il était apparemment écrit qu’il ne la reverrait plus. Mais un jour (il s’était passé plus de six mois), il reçut un SMS. « Bonjour. Je vous invite ce soir à une Rencontre autour de la sortie de mon livre ».
12:05 Publié dans 1. JOURNAL | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Commentaires
Et le jeune homme, ignorant que toutes les forces de la nature et des hommes s'étaient liguées pour le conduire à cette rencontre se dit "Quelle chance! Quel hasard..." sans réaliser qu'il s'agissait d'un fatum, d'un destin, du but vers lequel sans doute l'avaient conduit tous ses errements antérieurs. (voilà de quoi poursuivre et écrire un fabuleux roman de passion, non?)
Ecrit par : françoise | 31 mai 2008
Tout commence par une rencontre ! Ajoutons avec raison qu'il faut parfois savoir attendre que les vents soient favorables pour qu'elle se concrétise.
Bravo, belle intrigue...
Ecrit par : E-Lover | 03 juin 2008
Début de récit très prometteur.
La forme: cela me fait penser à un conte moderne avec son héros, sa quête (une femme), les personnages "secondaires" présents pour le seconder, les difficultés qui surgissent (le silence ou l'absence de l'inconnu) et on attend la suite, bien entendu ;)
Le titre: ah si j'avais un peu de talent pour l'écriture, je me serais lancée dans la composition de courtes nouvelles avec pour titre "la Rencontre", justement
C'est l'un de mes moments préférés dans une relation amoureuse. Cela fait des années que lorsque je rencontre un couple, j'aime à leur demander leurs premiers instants. J'en ai entendu de belles histoires, parfois drôles ou émouvantes.
Pour terminer, mon petit coup de coeur dans votre récit sera pour votre allusion à Alessandro Baricco. Je viens de le découvir au travers de son ouvrage "Novecento: pianiste".
Ecrit par : Mina | 04 juin 2008
