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23 juin 2008

Ma lettre à Sophie Calle (par Madeleine)

   Chère Sophie Calle,

   Après avoir vu l’exposition dans laquelle vous avez, avec un brio incontestable, réussi à transformer en œuvre d’art (ou en expérience artistique) une lettre de rupture qui vous a été réellement adressée, j’ai eu envie de prendre à mon tour la plume pour interpréter ce texte ou plutôt, pour donner mon humble avis.

   C’est vrai, c’est une lettre de rupture, c’est sans appel, c’est dur à encaisser (j’imagine). Je comprends que vous ayez voulu surmonter votre chagrin, votre dépit, votre colère, votre honte peut-être aussi, en convoquant, comme le dit Christine Angot, des "bataillons de femmes" pour vous venger en disséquant cet homme à travers ses pauvres et faibles mots.

   Il y avait de quoi dire, et elles ne s’en sont pas privées, solidarité féminine oblige : la lâcheté, l’incohérence, le caractère manipulateur ont été épinglés facilement ; que ce soit au regard de la philosophie morale ou de la graphologie, il ne faisait aucun doute qu’il était coupable.

Moi aussi, je l’avoue, en lisant sa lettre je l’ai trouvée alambiquée, et un peu fourbe, cette façon de reporter sur vous la faute.

   Mais en somme, de quoi s’agit-il ? D’un homme qui avoue qu’il ne peut vous être fidèle. Ce que je trouve lâche ici, c’est surtout la nécessité qu’il éprouve de vous en informer. Je sais que beaucoup mettront cela au contraire sur le compte d’une honnêteté très louable, mais moi j’y vois surtout un manque de courage. Passons. Le problème n’est-il pas dans ces conditions que vous avez posées, 1) d’être la seule et l’unique 2) de cesser tout contact le jour où vous ne le seriez plus ?

   Visiblement, ce n’était pas le genre d’homme à qui on pouvait arracher une telle promesse et surtout dont on pouvait réellement espérer qu’elle soit respectée.

   C’est donc un peu vous qui avez condamné d’avance cette relation, en décrétant ces règles draconiennes. Pourquoi avoir eu peur ainsi des Autres, pourquoi ne pas avoir eu suffisamment confiance en vous pour ne pas craindre de les voir accaparer une attention qui devait naturellement vous revenir ?

 

   Un mot cependant me met sur la piste… il est question dans la lettre de votre refus de devenir la « quatrième ». Vu sous cet angle, c’est certain, la perspective n’était pas très encourageante… cela me fait penser au court-métrage projeté à l’exposition de Laetitia Masson, où Aurore Clément joue votre rôle et vous jouez le rôle de la confidente. L’histoire est un peu différente, il s’agit d’une femme qui découvre une liste, la liste de toutes les femmes que son amant a « eues ». Plus grave, elle découvre que son nom est en avant-dernière position. Je mentirais en disant que je n’ai pas moi-même en aversion l’idée de faire partie d’une de ces listes, d’un tableau de chasse qu’un séducteur n’aurait de cesse de compléter, d’être noyée parmi tant d’autres souvenirs féminins. Cela m’a même plutôt fait fuir les « tombeurs » pour leur préférer les hommes moins ou in-expérimentés, avec lesquels au moins je ne courrais pas ce genre de risque.

   Mais à moins d'utiliser ce subterfuge, de toute façon assez inefficace, comment éviter de n’être qu’ « une parmi tant d’autres » ? Pas en imposant à nos hommes une chasteté et une fidélité impossibles (de toute façon vous ne pourrez pas contrôler leurs désirs, leurs rêves, leurs fantasmes, cela revient au même). D’une certaine manière je dirai que c’est à eux de nous faire sentir, quel que soit le nombre de leurs maîtresses passées ou simultanées, que nous sommes uniques. Si votre amant n’était pas capable de faire cela, de vous rassurer sur ce point, alors il n’y a pas de regrets à avoir.

   Ce que je dis est valable aussi pour nous (les femmes), quand nous nous piquons d’avoir plusieurs relations en même temps. Pour moi la moindre des politesses est déjà de garder la discrétion la plus grande par rapport à cela, d’éviter toute comparaison (cela va sans dire mais.. il vaut mieux le dire parfois !) et de ne donner aucun motif de jalousie à l’un comme à l’autre. Qu’ils sachent (en théorie) qu’ils ne sont pas les seuls, fort bien, mais qu’ils n’en aient jamais aucune preuve tangible, aucune image précise, sinon c’est de la cruauté, à mon sens.

Ensuite, il nous incombe de leur faire comprendre ce qu’ils nous apportent de spécial, ce qu’on trouve en eux et dans personne d’autre.

   A cette condition seulement les règles que vous avez imposées pouvaient être oubliées et vous auriez encore un amant, infidèle certes, mais ayant peut-être encore assez d’attraits pour vous le faire oublier...

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20 juin 2008

Le retour d'Eternity!

Elle est retrouvée! Quoi? L'éternité... 

C’était, il y a longtemps, bien longtemps. Le blog en était encore à ses balbutiements. Ce qui m’occupait alors, c’était une jeune personne, nommée Eternity, que j’avais rencontrée dans un train. Il y avait eu coup de foudre. Très vite, trop vite sans doute, je lui avais parlé de moi, de Madeleine, de nous, de notre conception du couple. Elle y avait adhéré avec enthousiasme. Paru y adhérer. Mon idée fixe, ma monomanie du moment, était d’offrir cette femme à Madeleine. C’est ce que j’avais appelé alors un peu maladroitement le « cadeau de Madeleine ». Puis les choses avaient mal tourné. Soudain, alors qu’Eternity avait eu l’air d’accepter l’idée de nous rencontrer, elle s’était murée dans le silence, ou plutôt dans le sommeil... Elle ne répondait plus, faisait la morte. J’avais décidé alors de lui envoyer un ultimatum, auquel elle n’avait pas daigné répondre. Cette histoire m’avait atteint. Parfois quand il m’arrivait de tomber par hasard sur la photo qu’elle m’avait donnée d’elle allongée au bord de l’eau, j’avais des battements de cœur, des retours de nostalgie… Son image me poursuivait malgré moi, et avec elle, le rappel douloureux de mon échec. Pourquoi diable n’avais-je pas réussi à la séduire, à la convertir... Quelle erreur avais-je commise ? J’étais resté sur ce constat d’échec d’une occasion inespérée d’amour à trois, gâchée par ma faute… Du coup je n’avais pas hésité à ranger Eternity dans la liste de mes fiascos. Cependant, j’avais fait mon deuil d’elle, deuil facilité par le fait qu’elle vivait à New-York, et que je n’avais donc plus aucune chance de la rencontrer. Mais le hasard, hier soir, en a décidé autrement. A la terrasse d’un café banal de Poissy, une femme est là assise, la tête haute, impassible. C’est Eternity ! Je m’assois. Elle me sourit. Je suis ému. Son visage a changé. Sans même que je lui demande : elle m’explique tout. Elle a rompu parce qu’elle ne voulait pas « briser le bonheur » que je lui avait dépeint comme « idéal » avec Madeleine. Je suis soulagé de l’entendre formuler ce que je soupçonnais depuis longtemps, mais en même temps, cette histoire me semble si lointaine, que son explication me laisse vaguement indifférent… Il y a eu, depuis, tant de chemin parcouru ! Je ne trouve à lui dire que cette phrase : « Tu n’as pas été seulement une femme marquante pour moi, tu as été une femme décisive. Après toi, plus rien n’a été pareil. » C’est à son tour de me demander des explications. Mais je suis pressé, et la laisse avec ce mystère.  

16 juin 2008

La Princesse de Lomé (Rabibochage n° 10)

- Allo, Grazielle, je suis en bas... Je peux passer ?

- Bien sûr mon chéri, monte! Je t’attends…

- J’arrive.  

- Euh…. Attends une minute, Thaïs rentre à l’instant…

- Eh bien, tant pis, ce sera  pour une autre fois…

- Non ! Viens quand même !

(Grazielle est dans la cuisine en train de faire la vaisselle. Thaïs s’est enfermée dans sa chambre)

- Quoi de neuf ? Cela fait au moins trois semaines qu’on ne s’est pas vu ?

- Normal, j’étais à Lomé.

- Qu’est-ce que tu faisais à Lomé ?

- J’étais invitée par le président. 

- Rien que ça !

- Il m’a reçu comme une princesse. J’étais dans un palace avec du champagne à volonté. J’avais un chauffeur pour moi toute seule.

(Thaïs entre, nous nous saluons, elle retourne dans sa chambre)

- T’as vu les lolos qu’elle a ma fille ! Presque aussi gros que les miens !

- …

- Tu m’aimes toujours mon chéri ? (Elle agite sa grosse poitrine sous mes yeux)

- Mais bien sûr, Grazielle !

– Là-bas, sans blague, j’ai vécu comme une reine.

– Dis donc, ça doit pas être facile de se remettre à la vie normale après tout ça ! S’occuper des enfants, travailler, faire le ménage… A ce propos, je te vois astiquer ta gazinière depuis dix minutes, tu aurais largement les moyens de te payer une femme de ménage ? Une princesse ne frotte pas le carreau, que je sache ? Pourquoi tu fais le ménage toi-même

– Je ne sais pas… ça me détend !... Sans rire, le président, les ministres, tout le monde était en admiration devant moi. J’étais trop belle !...

– Je n’en doute pas, Grazielle

– Et puis, là-bas, j’ai fait de ces fiestas !...

– Tu as été sage au moins ?

– On a bien essayé de me refiler une petite enveloppe mais j’ai résisté...

– Une petite enveloppe ?

– Ben oui, c’est comme ça que ça marche là-bas. Quand tu veux une fille, tu déposes une petite enveloppe sur la table avec quelques milliers d’euros. Si tu la prends, tu passes à la casserole. Au fait, quand est-ce que tu m’achètes une bague ?

– Mais tu en as plein les doigts ! Où la mettrais-tu ?

– (désignant son index) Entre celle-ci et celle-là. 

– Mmm…

-  Par contre, je te le dis d’avance, pas d’argent ! De l’or, hein ?

– J’essayerai de m’en souvenir, Grazielle.

– Je n’ai jamais autant dansé de ma vie. Des nuits entières. Au point qu’un soir j’ai eu pitié du chauffeur. Je l’ai appelé (il attendait dans sa Mercedes tout seul) et je lui ai dit : « Mamadou, vous pouvez y aller, je me débrouillerai toute seule. » Tu sais ce qu’il m’a répondu Mamadou.

– Non ?

– « Mais Madame Grazielle, c’est impossible, si je rentre chez moi, je perds mon boulot ». Tu te rends comptes ! Tiens, je vais te faire écouter sur quoi je dansais à Lomé. (Elle met un CD, tourne le bouton du volume, et se met à danser un coupé-décalé dans la cuisine. Prise par la musique, elle n’entend pas Thaïs qui a surgi dans l’entrée.)

– Maman ! Tu peux baisser, s’il te plaît !

(Grazielle continue de danser, de bouger ses fesses au rythme du tam-tam)

– Maman ! Tu peux baisser le volume s’il te plaît, j’arrive pas à travailler. MAMAN !

(Finalement, voyant que sa mère ne réagit pas, Thaïs va baisser la musique elle-même puis repart sans un mot dans sa chambre. Grazielle reste plusieurs secondes, pliée en deux, en équilibre sur un pied, tourne la tête vers moi, l'oeil fiévreux)

– Tu es toujours aussi fou de moi ?

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09 juin 2008

Clélia, ou l'extension du domaine de l'Amour (2)

   Comme ils se trouvaient devant le numéro 38 de la rue de Ponthieu, la porte blindée s’ouvrit devant eux, comme la herse du château de la Bête devant la Belle. Le trio s’avança, incrédule, dans l’entrée. Certes, ils étaient « entrés », mais seraient-ils admis ? La gérante des lieux, absorbée dans une opération de calcul derrière son comptoir, n’avait pas levé les yeux. Ils retenaient leur souffle. Enfin, s’avisant de leur présence, elle les lorgna par-dessus ses lunettes, et leur demanda : « Vos prénoms, s’il vous plaît ? » D’une voix mal assurée, Georges répondit : « Georges, Madeleine et… Clélia. ». La dame inscrivit leurs trois noms sur le carton. « Bonne soirée ! » leur dit-elle enfin tout simplement. Madeleine poussa un soupir de soulagement. Georges s’engagea dans l’escalier tournant. Clélia jetait des regards étonnés de tous côtés. Malgré l’heure tardive, la piste était déserte, seules les banquettes du salon central étaient occupées. Madeleine les entraîna à droite sur la petite terrasse surhaussée où se trouve la copie du fameux tableau des Gentilshommes du Duc d’Orléans dont l’original se trouve au Musée Nissim de Camondo.

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Clélia s’assit au milieu du petit canapé ; Georges et Madeleine se placèrent de chaque côté de la jeune femme. Ses hochements de tête nerveux, aux questions qu’ils lui faisaient, trahissaient une extrême fébrilité. Madeleine passa son bras derrière le dos de la jeune femme ; Georges remarqua que ses doigts pianotaient sur la crête du dossier du canapé, à quelques millimètres du cou de Clélia. Il comprit par ce geste équivoque mais timide ce que Madeleine attendait de lui. Or, bien qu’il fût assuré du succès de sa démarche, Georges hésitait à l’entreprendre, la trouvant encore prématurée. Il calcula qu’ils n’étaient avec Clélia que depuis trois heures. Son désir lui dictait d’agir ; les convenances lui imposaient d’attendre (il redoutait un refus poli, quelque chose comme : « je ne suis pas encore prête, etc. »). Cependant, plus il retardait le moment décisif, plus il sentait sa volonté s’engourdir. Il aurait donné cher alors pour que Madeleine, habitée (il le savait) par la même envie irrépressible de la baiser, prît les choses en main. Il lui jeta un petit regard oblique où se marquait une espèce de détresse. Il comprit, à l’expression d’impuissance de son visage, qu’il ne pouvait compter que sur lui-même. Georges pesta intérieurement contre cet usage qui veut que l’homme prenne forcément l’initiative de la première caresse. Il était au bord de renoncer quand lui revint un vers d’un poète du XVIe siècle que Madeleine lui avait lu la naguère : « Qui désire vraiment, autrement n’agit » Cette maxime le fouetta : il prit sans réfléchir le visage de Clélia dans le creux de sa main droite, le fit pivoter doucement, et le conduisit vers le sien. La jeune femme, surprise de son geste, résista, mais quand elle eut croisé le regard fiévreux de Georges, elle baissa les paupières et s’abandonna. Ses lèvres s’entrouvrirent. Georges savoura plusieurs minutes le plaisir de cette bouche qui s’offrait à lui. Quand il rouvrit les yeux, il vit que la main de Madeleine caressait le genou droit de Clélia, et que cette main commençait à remonter sa robe. Loin de leur opposer résistance, Clélia favorisait leur avancée. Elle avait écarté les jambes, et ouvert tout grand ses bras à nos caresses. Georges glissa sa main sous la robe de Clélia. Y rencontra une peau brûlante ; Madeleine plongea la sienne dans son corsage. Y trouva de petits seins saillants ; maintenant les deux jeunes femmes s’embrassaient avec ivresse. A mesure qu’ils se découvraient (et s’enivraient de leurs découvertes), leurs gestes devenaient plus audacieux. Or, bien qu’ils fussent dans un lieu destiné à cet effet, ils n’étaient pas loin de dépasser les bornes de la pudeur. Georges en prit soudain conscience, lorsque, s’étant dégagé des bras de Clélia, il s’aperçut que ses deux seins étaient à découvert... Il se leva, demanda la main de la jeune femme en désordre, et lui dit : « Et si nous allions nous aimer ailleurs ?.... ».

(A suivre)

04 juin 2008

Déphasage culturel

   Il fut un temps où les oeuvres d’art ayant pour thème l’Amour recevaient notre adhésion spontanée, et parfois enthousiaste : nous partagions sincèrement la douleur de la femme trompée ; nous compatissions avec l’homme dupé. C’était simple. Il nous arrivait même, comme les autres, de rire masochistement des mésaventures du cocu. Tout était normal en somme. Et puis progressivement les choses ont changé : nous nous sommes mis à ne plus comprendre pourquoi les gens se déchiraient pour ces raisons-là. Dans tel opéra, l’héroïne se lamentait sur les inconstances de son amant. Pourquoi ? Dans tel roman, un homme traitait sa femme de putain, parce qu’elle avait couché avec un mec. Quelle idée? Dans tel film, un couple se sépare puis se réconcilie, après que l’un a promis à l’autre un amour éternel et fidèle… So what ? Tout d’un coup, ces histoires qui nous avaient émus, ces histoires qui avaient déclenché des discussions sans fin sur l’infidélité, ces histoires « universelles » fondatrices de notre culture se révélaient dérisoires, absurdes, presque comiques. Une épouse reproche à son mari de la « tromper »… oui ! et en quoi, s’il vous plaît, cette conduite est-elle anormale, immorale, ou scandaleuse ? En fait, cela fait trois ans que nous ne marchons plus dans les intrigues fondées sur la félonie amoureuse, l’expropriation sexuelle et la dépossession sentimentale – lesquelles intrigues, rappelons-le, forment le substrat d’une grande partie des productions culturelles passées et présentes. Lorsqu’on a dépassé le stade primitif de la Jalousie, quand on a tourné le dos au schéma de l’amour exclusif pour goûter aux joies du polyamour, les affres de l’amant trahi paraissent bien risibles, les pleurs de la maîtresse déçue bien puérils. De notre déphasage croissant avec le discours dominant des artistes sur l’amour (censés pourtant nous offrir ce qu’il y a de plus sophistiqué, ou de plus avancé, en la matière), nous avons fait l’épreuve encore samedi dernier après avoir vu l’exposition de Sophie Calle à Richelieu ("Prends soin de toi"), et le soir même Les Belles sœurs au théâtre Saint-Georges. Nous donnons ces deux exemples pour montrer que, à quelque pôle de l’art qu’on se situe (avant-garde ou arrière-garde), le discours reste le même, les croyances identiques.

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Commençons par Les Belles sœurs. Cette comédie réunit dans une maison de campagne trois frères et leurs épouses. C’est une réunion de famille ordinaire. Sauf qu’il y a une invitée surprise : une femme très belle, très sexy, très « impressionnante », dont il s’avère au cours du repas qu’elle a été la maîtresse des trois frères (successivement ou simultanément, on l’ignore…). Les belles-soeurs sont furieuses. L’une gifle son mari, les deux autres retournent « chez leur mère ». La salle pleure de rire. Nous aussi, avouons-le, et d’assez bon coeur. Mais sur le chemin du retour, dans la rue froide, nous reprenons nos esprits, et nous faisons la réflexion que le ressort exclusif de cette pièce repose sur une fidélité de principe entre époux. Ôtez ce principe, remplacez-le par une philosophie du partage et la pièce s’écroule. La jeune femme déboule dans la réunion de famille, on devine qu’elle a couché avec les trois hommes : on l’admire au lieu de l’honnir. Au lieu de réprimander les maris comme des gosses, on leur demande ce qu’ils ont ressenti. On enquête sur les charmes et les secrets de l’Autre. On s’approche d’elle comme d’une déesse dont on veut recueillir les oracles. On la caresse, on la dispute aux maris, qui sourient tendrement de cette concurrence inopinée. Avec Sophie Calle, on pouvait espérer une sortie de l’impasse. Las ! L’exposition qu’elle a conçue (magistrale par ailleurs au plan du dispositif) autour de la lettre de rupture reçue de l’un de ses amants (lettre qu’elle demande à une cinquantaine de femmes – juriste, philologue, psychanalyste, écrivain, musicienne – de commenter) débouche sur les mêmes régressions. Son auteur (un libertin invétéré, qui a juré un peu légèrement fidélité à Sophie Calle) est jugé coupable de (haute) trahison. On ne lui pardonne pas d’avoir cassé le contrat d’exclusivité amoureuse qu’il avait signé avec l’artiste. Toutes les femmes lui tombent dessus à bras raccourcis et griffus, et ne trouvent pas de mots assez durs pour condamner sa duplicité. Le problème c’est que, dans cette histoire, personne se demande pourquoi Sophie Calle a exigé de cet homme ce que manifestement il n’était pas capable, et surtout n’avait pas envie (en raison de sa manière de vivre) de lui donner, à savoir l’assurance qu’il l’aimerait elle seule, et qu’il renoncerait à toutes les autres. Pourquoi, se demande-t-on après parcouru pendant trois heures les allées de cette immense exposition, avoir déployé tant d’énergie à se venger de la félonie d’un quarantenaire volage ? (Christine Ango est la seule à faire remarquer, avec un peu d’ironie, que Sophie Calle n’aurait pas dû convoquer un escadron de femmes pour régler ses comptes personnels avec ce coquin de séducteur…). Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple, plus habile et moins puéril, d’accepter les conditions de cet homme, plutôt que de lui en imposer d’exorbitantes. Sophie Calle dit qu’elle n’a pas supporté d’être la « quatrième »... Je conviens qu’il n’est jamais très agréable d’être la énième sur la liste, mais qui empêche la victime de constituer la sienne ? Et d’ailleurs : pourquoi raisonner en terme de « liste », comme s’il s’y avait un classement, une hiérarchie, des maîtresses et des sous-maîtresses, et des sous-sous-maîtresses ? N’est-il pas concevable qu’une femme soit la quatrième, et occupe malgré tout une place importante dans le cœur d’un homme? Sophie Calle, aveuglée par son amour-passion est incapable de voir tout cela, cette grande artiste se révèle inapte à penser qu’une femme (ou un homme) puisse être unique sans pour autant être l’Unique. On nous objectera, que si cette évolution est souhaitable au plan des moeurs, elle ne l’est peut-être pas au plan artistique (l’art se nourrissant de la mise en péril provisoire de notre modèle amoureux – provisoire car tout rentre dans l’ordre à la fin –). Cela reste à prouver… Le dix-huitième nous avons montré le chemin, nous l’avons perdu depuis, je ne désespère pas qu’on le retrouve un jour...

 

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