25 août 2008

Fragments de Madhiva (4)

   Cette nouvelle était pire que la catastrophe nucléaire. Elle m’avait dit que les membres de sa famille étaient proches du pouvoir. Sans doute était-elle en ce moment en train de passer des coups de fil pour s’informer de leur état. Qui sait même si elle n’avait pas déjà quitté Cannes... Quelle ironie du sort ! Moi qui me croyais à l’abri de tous les cataclysmes, voilà que des abrutis de soldats foutaient mon bonheur en l’air. Est-ce qu’ils n’auraient pas pu attendre une journée de plus avant de faire leur putsch ? Je m’apprêtais à sortir, quand je m’avisai soudain qu’il était presque 21 heures. Et si elle n’était pas encore au courant…  Certes, il faudrait un concours de circonstances incroyable pour qu’elle ignorât une telle nouvelle, mais après tout, ce n’était pas complètement impossible. Je me rassis sur le lit et me mis à réfléchir. Il n’était pas exclu, me disais-je, qu’elle eût passé sa journée sur la plage sans son portable, puis qu’elle eût fait du shopping, de là elle eût pu gagner directement l’hôtel... Tout cela n’était guère plausible, mais pas non plus impossible. Dans cette hypothèse, rien ne m’interdisait de passer la nuit avec elle, et de feindre le lendemain l’étonnement au moment où nous apprendrions la nouvelle à la télé. La junte avait décidé de faire son coup d’Etat aujourd’hui… qu’est-ce qui m’empêchait de faire mon affaire le même jour ? Ces militaires avaient préparé leur soulèvement depuis des semaines, peut-être depuis des mois. Et alors ? N’avais-je pas un droit d’ancienneté, moi qui travaillais à la conquête de Madhiva depuis plus d’un an ? Cependant, à mesure que l’aiguille s’approchait de l’heure dite, j’avais beau me convaincre que j’avais la légitimité de mon côté (Est-ce qu’un siège amoureux ne vaut pas une offensive militaire ?) la mauvaise conscience commençait à m’ébranler. Même si je passais en force physiquement, aurais-je le courage moral d’aller jusqu’au bout ? Etais-je assez cynique pour me "taper" Madhiva, en me tapant complètement de sa famille ? Peu à peu je commençais à faiblir. L’image du visage de la mère de Madhiva en pleurs, séquestrée par des hommes cagoulés, brisa mon élan. Je me ressaisis. Comment avais-je pu imaginer, monstre que j’étais, faire une chose pareille ! La première chose qu’il faudrait faire, me disais-je à haute voix, c’était au contraire l’avertir de la catastrophe, et en paraître le plus alarmé possible. Je commençai à me composer un visage de circonstance. Je me voyais déjà me précipiter dans ses bras, et lui dire : « Madhiva, tu es courant pour Nouakchott ? ». Elle m’en saurait gré à jamais, je lui apporterais là la plus grande preuve d’amour qui soit, car j’aurais sacrifié mon plaisir pour elle. Oui, c’était évident, il fallait renoncer à ma jouissance, et me comporter en homme digne… J’en étais là de mes bonnes résolutions quand j’entendis frapper doucement à la porte. C’était elle. Elle avait troqué sa robe de satin rouge contre une tunique de soie jaune à grands motifs de fleurs exotiques bleu lagon.

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Cette robe me laissa bouché bée, mais je n’eus guère le temps de m’en délecter car, à ma grande stupéfaction, Madhiva la laissa tomber à terre et se glissa nue sans un mot sous les couvertures. Je demeurai pétrifié. Voyant mon air abasourdi, elle me dit alors en se redressant légèrement – de sorte que je vis pour la première fois, à la cime du drap, la pointe grenat de ses seins : « Mais Georges ? Tu ne dis rien, il y a quelque chose qui ne va pas ? » Et comme je ne répondais pas et détournais la tête, elle répéta, avec un accent où elle montrait une sincère inquiétude pour ma personne : « Georges, tu es sûr que tout va bien ? Il ne t’est rien arrivé de mal au moins ? Tu me le dirais n’est-ce pas, Georges ?… » A ce moment, une immense vague de désir me submergea. J’ôtai mes habits et la rejoignis sous les couvertures...

(fin)

18 août 2008

Fragments de Madhiva (3)

   Les heures qui précédèrent la nuit promise furent aussi savoureuses qu’éprouvantes. Malgré le temps magnifique, je ne mis pas le nez dehors. Je voulais me concentrer sur ce qui allait venir. Je passai l’après-midi à ranger la chambre, à déplacer les oreillers, à arranger les rideaux, puis, à m’arranger moi-même, tout cela avec une lenteur extrême, quasi cérémonieuse. Ce qui me réjouissait dans cette attente trompée, c’était que le temps fût de mon côté : plus les heures passaient et plus les chances augmentaient de mon triomphe, moins il devenait probable qu’elle annulât notre rendez-vous. Maintenant, me disais-je en regardant ma montre qui indiquait sept heures du soir, il faudrait une catastrophe nucléaire, un tsunami, ou un tremblement de terre, pour contrarier sa venue. RIEN, écrivais-je dans mon cerveau en lettres capitales, RIEN NE POURRA PLUS FAIRE QU’ELLE NE VIENNE. Cependant, en attendant qu’elle frappe à la porte de ma chambre, il me restait une bonne heure à tuer. J’allumai la télévision. Rien ne vaut la télé, dit-on, pour passer le temps. Pour éviter de polluer l’atmosphère des lieux, je pris soin de couper le son. Les images défilaient donc, innocentes, irréelles et lointaines, hors d’atteinte de mon bonheur à venir. Le visage sublime de Madhiva recouvrait si bien les tronches d’animateurs hilares qu’ils me devenaient presque sympathiques.

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Mais quelque chose soudain, sur l’écran, me tira de mon rêve. La scène se passait en Afrique : on voyait le désert, de grandes maisons délabrées, et des soldats armés. Il y avait des tourbillons de fumée noire, et puis de grands cris qui sortaient de la foule. J’appuyai sur le bouton de la télécommande pour rétablir le son : un journaliste commentait d’une voix professionnelle : « La Mauritanie, après un an seulement de démocratie, renoue avec les coups d’Etat. La capitale Nouakchott est en crise. Le président a été arrêté par la junte…. » Je fis un bond sur le lit : « Merde ! »

(à suivre)

14 août 2008

Fragments de Madhiva (2)

 

  Madhiva ne consentit à me céder sa main qu’au bout de sept semaines. A ce rythme, avais-je calculé non sans éprouver un immense sentiment de découragement, il me faudrait patienter six mois avant de l’embrasser sur les lèvres, deux ans avant de lui caresser les seins, et une bonne dizaine d’années avant de lui faire l’amour. Aussi avais-je renoncé depuis longtemps à m’aventurer plus avant (bien que l’envie ne m’en manquât point), et à me satisfaire de ce plaisir minuscule, quoique magique, d’imbriquer mes cinq phalanges dans les siennes. Jusqu’au jour où, brutalement, et sans que j’en comprisse la raison, tout s’accéléra. Madhiva m’invitait à la rejoindre sur la Croisette. Une première surprise m’y attendait. Madhiva la Timide, Madhiva la Pudique, Madhiva la Musulmane, qui poussait l’aversion de la concupiscence jusqu’à m’interdire de la prendre en photo habillée, Madhiva arborait un adorable petit deux pièces bleu azur !

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Mes yeux se jetèrent comme deux fauves en liberté sur son dos, dévorèrent ses reins et ses cuisses, déchirèrent ses fesses et sa poitrine. J’étais ivre ! Pourtant, quelques heures plus tard, se produisit un nouvel événement qui ne laissa pas de me plonger dans une complète stupeur. Madhiva m’avait donné rendez-vous à « L’Ecrin », un bar branché de Cannes. Je l’y attendais depuis une demie heure, quand je la vis soudain apparaître et se faufiler entre les tables. Ma belle Mauritanienne avait engainé son corps d’ébène dans un fourreau de satin rouge. Son arrivée fit sensation et ralluma l’œil blasé des clubbers. Elle s’assit à côté de moi, et, sans me dire un seul mot, passa sa jambe gauche sur la mienne.  Elle, si réservée d’ordinaire, quel démon soudain la secouait ? Grisé moi-même par l’ardeur de son geste, je m’entendis lui dire à l’oreille cette phrase affolante, presque sacrilège : « Je voudrais coucher avec toi ce soir. » « Pas ce soir... », répondit-elle. Puis elle ajouta avec une fermeté qui me fit une vive impression : « … pas ce soir, demain soir ». Je me tus, allumai une cigarette, et m’absorbai dans sa consomption. Ainsi donc, j’avais eu raison d’attendre ; raison de passer toutes ces heures avec elle au théâtre, au cinéma, dans les jardins, dans les restaurants, dans les rues, partout, sans rien n’exiger d’autre que sa main … Ma patience avait eu raison de sa pudeur. Maintenant, me disais-je, elle allait céder comme une digue. Un nuage seul assombrissait mon bonheur, c’était que cette nuit d’amour fût différée de 24 heures… Pourquoi ce décalage d’un jour ? Je brûlais de lui en demander la raison, mais m’abstins de peur qu’elle ne changeât d’avis. Je supposai qu’elle devait consulter le clan familial, qu’il lui fallait préparer ses soeurs (qui veillaient sur elle comme un bijou royal) à cet événement extraordinaire… A la fin de la soirée, je dis à Madhiva que je l’attendrais dans la chambre 103 à 21 heures précise. Elle me fit répéter le numéro de la chambre, puis disparut dans la nuit.

(à suivre)

04 août 2008

Regarder, ou faire l'amour

   J’ai, depuis toujours, autant de plaisir à faire l’amour qu’à le regarder. Aussi ne fais-je pas partie de ces gens qui considèrent que « mater » des images pornos est un pauvre succédané de l’acte sexuel. Bien que je ne rencontre plus guère d’obstacles à l’effectuation des mes envies (voire à la réalisation de mes fantasmes) je continue, à l’instar de l’ado frustré de jadis, à regarder régulièrement des photos de cul, et à y goûter une volupté très vive. Cette volupté est telle quelquefois qu’elle laisse des traces profondes (là encore on a tort de s’imaginer que les spasmes de plaisir provoqués par des images ne laissent pas d’empreintes, qu’ils s’effacent de notre mémoire aussitôt qu’ils se sont dissipés), plus profondes que certaines de mes nuits d’amours réelles. Ce n’est pas le sujet de ce billet (j’y reviendrai peut-être), mais j’ai le souvenir, par exemple, d’une scène de film pornographique que j’ai visionnée tant de fois qu’il me semble connaître l’actrice qui en est l’héroïne mieux que certaines maîtresses, oubliées aussi vite que baisées. Je me suis souvent demandé pourquoi ce goût des images continuait de me tenir, et même de me tenailler, alors que je n’étais plus censé en avoir besoin; pourquoi aussi, et cela est encore plus mystérieux, l’acte charnel en couple me laissait souvent le sentiment de l’inaccompli. A ces deux interrogations je n’ai trouvé la réponse que ces trois dernières années, lorsque j’ai expérimenté pour la plusieurs fois l’amour à trois. Oui, c’est avec le trio que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler la jouissance complète, à savoir une jouissance qui conjugue à la fois le plaisir érotique du regard, et la volupté sexuelle du contact. Que se passe-t-il en effet quand je vois un film (ou un spectacle) – je laisse de côté le cas du voyeurisme – ? Ma rétine se régale des corps qu’elle voit : le cerveau s’ébranle (jouissance de tête). Que se passe-t-il par ailleurs quand je fais l’amour ? Mon épiderme vibre au contact de l’autre : mon corps s’ébranle (jouissance d’organe). Cependant, qu’est-ce qui fait défaut dans l’une et l’autre situation ? Dans la première, il me manque la présence effective, matérialisée, de la chair. Je me termine, mais reste seul… Dans le second, il me manque le recul pour me repaître de la scène que je suis en train de vivre : je ne nous vois pas jouir.

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L’acte charnel est doublement fusionnel, il l’est bien sûr au plan sentimental (on ne le sait que trop), mais il l’est aussi au point de vue focal : je me dissous dans l’autre, je me fonds en lui, je ne parviens pas à le voir, je fais mon possible pour le mettre à distance par le choix de mes positions, mais rien n’y fait, je ne saisis de mon partenaire que des éclats parcellaires, des membres épars, j’échoue à obtenir une vue d’ensemble… Avec le trio, comme j’ai eu l’occasion encore récemment de m’en apercevoir, le problème se trouve résolu du fait qu’il y a dissociation du regard et de l’acte par l’intervention d’une tierce personne faisant fait corps avec les deux autres. Je serais intarissable sur le sujet. Je me contenterai seulement, pour finir, de décrire l’une des ces positions idéales (en l’occurrence ici triangulaire) – satisfaisant à la fois l’œil et l’épiderme, sans contrarier ni l’un ni l’autre – qu’autorise l’amour à trois. E*** est allongée sur le dos. Madeleine et moi formons au-dessus d’elle les deux côtés d’un triangle dont E*** est la base. Madeleine s’offre à moi sexuellement et visuellement. Pendant que je la regarde, ou l’embrasse, je prends E*** dont la langue fouille le sexe de Madeleine. Accomplissement. Extase. Je regarde et fais l’amour simultanément.

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